Les Provinciales
D’après Blaise Pascal
Mise en scène de Bruno Bayen

Théâtre National de Chaillot, du 10 janvier au 9 février 2008

 

 


L’argutie prochaine

Belle idée que cette adaptation des Provinciales, qui nous restitue, hélas non sans impuretés, beaucoup de l’intelligente saveur de ces lettres fictives écrites par un Blaise Pascal faussement amusé, et vraiment indigné par l’évolution du catholicisme sous l’égide des Jésuites. Nous sommes à l’heure de l’immense querelle de Port-Royal, Antoine Arnaud a été condamné, la question de la grâce divise le monde... Ici, Bruno Bayen met en scène non seulement les Provinciales, mais leur réalisation, ainsi que leur réception. Autour du personnage de Pascal, petit malin en jeans campé par Thomas Blanchard, pas forcément irritant, mais qui peine à laisser entendre toute la profondeur de pensée en présence, autour de lui, donc, un Jésuite diabolique (l’admirable Jean-Baptiste Malatre), une marquise à vocation (Grétel Delattre), une divertissante Marthe (Florence Loiret-Caille), et un imprimeur (Guillaume Gouix) aux accents révolutionnaire, remonté comme un gaucho, confirmant à discrétion la volonté de rattacher la pièce à notre cher monde contemporain.
Il y a décadence d’une civilisation, ou, dans ce cas-ci, d’une religion, lorsque les termes qu’elle emploie n’ont plus de sens ; d’une cuisante ironie, les Provinciales jonglent délicieusement avec les sophismes et les absurdités d’un catholicisme ergoteur, qui confond la morale et les jeux de mots, bien évidemment selon ce qui l’arrange... Le décor du monde du prêtre Jésuite, fort laid (le décor comme le prêtre), relève de l’éternel mauvais goût des puissants, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la récente Présentation au Pape d’un vulgaire comique vulgaire (il est « probable » que le Pape aime l’humour gras, diront les Jésuites, ou plutôt : il est probable qu’il ne le déteste pas), et, bon an mal an, l’effort de modernisation porte ses fruits : il est fort tentant de rapprocher cette querelle jansénistes/jésuites de la longue tradition française, de ce sport national, qu’est la querelle politique, à l’époque contemporaine, dramatiquement orchestrée selon nos deux vieilles entités, Droite et Gauche. La même querelle, oui, avec son lot d’hypocrisie et de mots concaves, où de petits détails linguistiques (et surtout de grands pouvoirs autoritaires) permettent l’avènement de grandes libertés (pour ne pas dire de grandes iniquités) ; on retrouve là comme ici la soi-disant « ouverture » des uns, et chez les autres la tonalité moralisatrice, sinon sacralisante, clairement opposable au soi-disant « bon sens », ou « sens pratique » des uns, manière vile de tirer le monde vers le bas, sous prétexte qu’il l’est déjà, bas.
Et c’est d’ailleurs l’une des idées clefs de la pièce que cette « adaptabilité » du catholicisme, qui, pour accroître, ou au moins conserver, le nombre de ses fidèles, et pour ne pas décourager les « efforts », a glosé tant et si bien qu’il a permis le péché – « le bien par le mal », comme parodiera plus tard Lars von Trier dans Riget. Alors comme maintenant, tout n’est que quête de pouvoir, intérêt personnel et caractère sournoisement belliqueux. In fine, ces intéressantes Provinciales font certes sourire, de par leur subtilité, mais la dernière scène du texte, nous plongeant dans le cauchemar de Port-Royal, rappelle que sont en jeu, dans toutes ces querelles, bien plus que des mots – des vies humaines.

Nicolas Cavaillès
(février 2008)

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