Poésie
: le langage et la vie
L’œuvre
de Christian Prigent, œuvre poétique, narrative, critique,
théorique, est abondante et variée, mais tourne en
général autour d’un axe majeur, d’une
question-pivot : la poésie et ses pouvoirs, la poésie
et son « être », disons la poésie et son
pouvoir être ou son pouvoir d’être. C’est
le cas dans L’Incontenable et ses
quatre chapitres aux titres balzaciens : « Scènes
de la vie en rythmes », « Scènes de la vie en
proses », « Scènes de la vie en langues »,
« Scènes de la vie civique ».
Quatre actes
composés de textes écrits entre 1980 et 2003 (préfaces,
articles, conférences) et redistribués, pour la cohérence
du livre, selon un ordre thématique. Il y est question, donc,
de poésie, de poésie plurielle, de poésie comme
fait littéraire (« la prose est comprise dans la
poésie »), comme rythme, comme son, comme sens,
comme texte, comme musique, comme langue. Car au final, la langue
est tout, et « toute langue est étrangère
» : tout texte, prose-poésie, écrit-oral, lu-montré,
émane d’une « bouche d’or »
ou d’une « bouche d’ombre », et
pose les questions de son rapport à l’art, à
la culture, à l’esprit, aux sentiments, à la
société.
Certains des
textes sont consacrés à un auteur, point de départ
d’une réflexion élargie : Sade et la complexité
de sa pensée au regard de son écriture ; Jarry qui,
dans l’ordre de «l’inhumain» et
à travers la diversité de son œuvre, fait partie
des «écrivains qui bouleversent» ; C.
E. Gadda, dont un roman policier est analysé «
comme un roman de la langue » ; Jean-Pierre Brisset,
le « suprême savant » ; André
Biély et sa Glossolalie, « poème sur le
son » ; Andrea Zanzotto, « xénoglossiste
enthousiaste » ; Oskar Pastior, qui « trace
et creuse » dans sa langue, l’allemand ; Valère
Novarina, pour qui « mâcher et manger le texte
» est une condition du théâtre (toutes particularités
qui ne sont que des éléments ponctuels de caractéristiques
bien plus complexes). Beaucoup d’autres silhouettes passent,
repassent, traversant les clairs et les obscurs des pages : Rimbaud,
Lautréamont, Mallarmé, Ronsard, Rabelais, Nietzsche,
Freud, Marx, Deleuze, Orwell, Kafka, Beckett, Duchamp, Leiris, Desnos,
Ponge, Michaux… et on en oublie, qui donnent à l’ouvrage
sa force polychrome et sa densité polyphonique. Force et
densité n’excluant pas les considérations sur
l’immédiateté du monde et de la société
: l’attitude des artistes face à la montée de
l’extrême droite ; le cinéma et la pornographie
; le corps, le champion et le dopage ; le monde entre deux formes
de nihilisme après le 11 septembre…
L’Incontenable,
livre sur la littérature et la vie, n’hésite
pas, en un style lapidaire voire elliptique, à fréquenter
poétiquement les marges éloquentes de l’écrit
et de l’oral, entre soutenu et familier, expressivité
et précision, variations et argumentation. Le verbe, contenant
et contenu, y franchit allégrement les limites du sens et
de ses pluralités, pour, entre autres, transformer l’ARBitRairE
du signe en ARBRE sacré, ou stigmatiser la FASCINation que
peut susciter le FN… Poésie donc, qui dérange,
qui brise les barrières du genre, car, pour reprendre le
titre de l’une des « scènes de la vie en
rythmes », « on ne fait pas de poésie sans casser
d’œufs ».
Jean-Pierre
Longre
(janvier 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.pol-editeur.fr/
http://www.remue.net/RK/28_Prigent.html
http://www.lesintranquilles.net/pol.html
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