L’Incontenable
P.O.L., 2004

 

Poésie : le langage et la vie

L’œuvre de Christian Prigent, œuvre poétique, narrative, critique, théorique, est abondante et variée, mais tourne en général autour d’un axe majeur, d’une question-pivot : la poésie et ses pouvoirs, la poésie et son « être », disons la poésie et son pouvoir être ou son pouvoir d’être. C’est le cas dans L’Incontenable et ses quatre chapitres aux titres balzaciens : « Scènes de la vie en rythmes », « Scènes de la vie en proses », « Scènes de la vie en langues », « Scènes de la vie civique ».

Quatre actes composés de textes écrits entre 1980 et 2003 (préfaces, articles, conférences) et redistribués, pour la cohérence du livre, selon un ordre thématique. Il y est question, donc, de poésie, de poésie plurielle, de poésie comme fait littéraire (« la prose est comprise dans la poésie »), comme rythme, comme son, comme sens, comme texte, comme musique, comme langue. Car au final, la langue est tout, et « toute langue est étrangère » : tout texte, prose-poésie, écrit-oral, lu-montré, émane d’une « bouche d’or » ou d’une « bouche d’ombre », et pose les questions de son rapport à l’art, à la culture, à l’esprit, aux sentiments, à la société.

Certains des textes sont consacrés à un auteur, point de départ d’une réflexion élargie : Sade et la complexité de sa pensée au regard de son écriture ; Jarry qui, dans l’ordre de «l’inhumain» et à travers la diversité de son œuvre, fait partie des «écrivains qui bouleversent» ; C. E. Gadda, dont un roman policier est analysé « comme un roman de la langue » ; Jean-Pierre Brisset, le « suprême savant » ; André Biély et sa Glossolalie, « poème sur le son » ; Andrea Zanzotto, « xénoglossiste enthousiaste » ; Oskar Pastior, qui « trace et creuse » dans sa langue, l’allemand ; Valère Novarina, pour qui « mâcher et manger le texte » est une condition du théâtre (toutes particularités qui ne sont que des éléments ponctuels de caractéristiques bien plus complexes). Beaucoup d’autres silhouettes passent, repassent, traversant les clairs et les obscurs des pages : Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Ronsard, Rabelais, Nietzsche, Freud, Marx, Deleuze, Orwell, Kafka, Beckett, Duchamp, Leiris, Desnos, Ponge, Michaux… et on en oublie, qui donnent à l’ouvrage sa force polychrome et sa densité polyphonique. Force et densité n’excluant pas les considérations sur l’immédiateté du monde et de la société : l’attitude des artistes face à la montée de l’extrême droite ; le cinéma et la pornographie ; le corps, le champion et le dopage ; le monde entre deux formes de nihilisme après le 11 septembre…

L’Incontenable, livre sur la littérature et la vie, n’hésite pas, en un style lapidaire voire elliptique, à fréquenter poétiquement les marges éloquentes de l’écrit et de l’oral, entre soutenu et familier, expressivité et précision, variations et argumentation. Le verbe, contenant et contenu, y franchit allégrement les limites du sens et de ses pluralités, pour, entre autres, transformer l’ARBitRairE du signe en ARBRE sacré, ou stigmatiser la FASCINation que peut susciter le FN… Poésie donc, qui dérange, qui brise les barrières du genre, car, pour reprendre le titre de l’une des « scènes de la vie en rythmes », « on ne fait pas de poésie sans casser d’œufs ».

Jean-Pierre Longre
(janvier 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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