…ou de la magie du tripartisme
Les livres
précédents d’Alain Pailler (Plaisir
d’Ellington. Le Duke et ses hommes, 1940-1942 et
Duke’s Place. Ellington et ses imaginaires ; tous
deux chez Acte Sud en 1998 et 2002) avaient retenu l’attention
des amateurs de jazz pour au moins deux raisons : sa profonde
perception/connaissance du génie du grand créateur
de jazz que fut Edward Kennedy Ellington, la qualité
d’argumentation et d’écriture de ses ouvrages.
Dans celui-ci, l’auteur d’une thèse de doctorat
sur l’œuvre poétique de Jean Tortel et traducteur
de poètes états-uniens du XXe siècle s’attache
à trois trios emblématiques des mondes du jazz.
On peut d’emblée se poser la question de son choix
sur le premier trio, Teddy Wilson, pianiste brillant et de bonne
culture musicale, étant d’abord connu et reconnu
pour ses talents d’accompagnateur, de chanteuses célèbres
(Mildred Bailey, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan),
de partenaire indispensable aux succès des petites formations
de Benny Goodman et d’arrangeur de talent. On peut aussi
se questionner quand on pense notamment aux trios de Nat King
Cole, Art Tatum, Erroll Garner, Oscar Peterson qui, me semble-t-il,
ont apporté plus d’originalité dans ce mode
d’expression tripartite au cours des années 1940-50
que ce trio-là… autres histoires.
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Un
mot d’abord sur le premier chapitre, Liminaire,
qui nous révèle la façon dont le jazz
est venu à Alain, jeune montpelliérain (né
en 1955) : « La seule gravure de jazz qu’il
y eût à la maison, je l’ai conservée.
Il s’agissait d’une anthologie intitulée
« Horizons de Jazz », éditée par
la Guilde du Jazz dans laquelle figurait Erroll Garner,
le morceau interprété par le trio que dirigeait
ce dernier était intitulé… TRIO, dont
j’ai fini par connaître le moindre détail
sans même savoir ce qu’étaient une note,
un accord ou un rythme… » ; plus loin :
« Toujours est-il qu’à partir de
ce moment- là, tout en continuant à cultiver
d’autres jardins secrets, je n’ai cessé
d’accorder une importance particulière aux
trios de jazz. » |
Dans le
second chapitre intitulé Hommage aux Dioscures,
Alain Pailler consacre donc son étude au trio de Teddy
Wilson (on y revient) surtout en compagnie du batteur Jo Jones
dont il se demande (à la presque fin de l’exposé)
s’il ne faudrait pas « le considérer
comme le plus grand batteur dans l’histoire de la musique
afro-américaine ? » (après avoir tout
de même vanté les mérites d’autres
confrères tout aussi importants comme Sid Catlett, Buddy
Rich, Louis Bellson, Gene Krupa, Art Blakey, Sam Woodyard, Max
Roach, Tony Williams, Daniel Humair, Kenny Clark, rien que du
beau monde… avec en plus – c’est moi qui ajoute
– les deux Sonny, Greer et Payne ainsi que Peter Erskine
et notre Simon Goubert). Il souligne avec pertinence leur gémellité
(Castor et Pollux, les Dioscures) autant morphologique («
sans vouloir pousser trop loin une interprétation
faisant la part belle aux correspondances morphologiques, il
faut néanmoins rappeler que Jo Jones et Teddy Wilson
étaient des hommes à l’allure souple et
mince ».) que musicale (« ainsi Teddy peut-il
gambiller du bout de ses dix doigts agiles et ne voit-il aucun
inconvénient à ce que Jo lui fournisse une réplique
du même ordre »). Fasciné, l’auteur
s’attarde sur l’élégance de la gestuelle
du batteur, sur son jeu éblouissant, sur ce trio au sommet
de son art au beau milieu des années 50. De quoi donner
envie (c’est le but) de l’écouter ou réécouter
(enregistrements plutôt rares).
Quel beau
titre pour le troisième chapitre : Le Duke et son
pianorchestre, le plus long de ce livre dans lequel l’auteur
reprend en partie les arguments/analyses exposé(e)s dans
ses précédents livres sur ce grand créateur.
Là, toutefois, il insiste plus particulièrement
sur « la part essentielle de l’art ellingtonien
indissociable de cette obscure et très profonde fascination
pour l’Afrique » (Ko-Ko , LE chef-d’œuvre
par excellence et les compositions référencées),
sa relation très personnelle avec l’univers coloré
de la Nouvelle-Orléans et cette culture de brassage…
Vient ensuite Ellington et le trio après les déclarations
moult fois répétées que le Duke «
jouait certes du piano mais que son véritable instrument
était l’orchestre », celle de Franck
Ténot : « La trame de son jeu pianistique contient
dans son schéma l’univers qu’il développe
somptueusement avec son grand orchestre. » Du premier
trio enregistré en 1953 avec pour titre The Duke
plays Ellington, Alain Pailler nous dit que «
cet album est une sorte de portrait duel du grand chef, opposant
un Ellington suave à un Duke plus swingant »,
jolie formule suivie par une fine analyse du disque. De même
pour le second trio, Piano in the Foreground (1961)
aux compositions orientées vers les racines africaines
du jazz ou du moins vers une Afrique mythique. Avec le troisième
disque (en compagnie de Charles Mingus et de Max Roach en 1962),
« Money Jungle fait un peu figure d’astéroïde
tombé de nulle part dans l’univers des trios de
jazz… par sa conception polémique… c’est
à ce disque- ci que nous devons les pièces les
plus sereines qui aient été confiées à
la cire au cours des années 1960.» Là
aussi, justesse de l’analyse en parfait connaisseur du
monde ellingtonien.
Sérénade
à trois, autrement dit Ahmad Jamal (né Fritz
Jones en 1930), Israel Crosby, Vernell Fournier ou le summum
de la rêverie poétique, cette « musique du
désir » ainsi nommée et étudiée
par Laurent Goddet dans Jazz-Hot numéros 359/60
en 1979.
Plus que tout autre au cours de ces années 50, c’est
bien le trio de Jamal qui a porté à son plus haut
niveau l’expression collective dans l’art du trio.
Comme plus tard Bill Evans, Ahmad Jamal se vit gratifier à
ses débuts du qualificatif de « pianiste de
cocktails » peut-être, ainsi que le souligne
Alain Pailler, parce qu’il s’était placé
d’emblée sous le signe d’une certaine légèreté,
que l’extrême raffinement de son discours pouvait
donner libre cours « aux éblouissants jeux
musicaux de l’amour et du hasard dont la mélodie
– ses ressources et accidents indivis – demeurera
toujours l’enjeu central. » Et de souligner
sa propension à l’économie – «
qui n’est jamais que l’envers de l’éloquence
la plus haute », la combinaison très subtile
et cohérente des timbres, le rôle des silences,
syncopes et soupirs… bref tout ce qu’on retrouve
dans les disques indispensables que sont At the Pershing
Loundge, Chicago (janvier 1958), At the Spotlite club
de Washington (septembre de la même année), Live
at the Alhambra (Chicago, 1961). L’auteur rappelle
que Miles Davis désigna à maintes reprises le
pianiste comme sa principale influence au cours des années
1950, au point de demander à Red Garland de s’exprimer
dans l’esprit de Jamal. Au final : « plus de
quarante ans après sa disparition de la scène
américaine, certains amateurs, qui s’en laissent
pourtant difficilement compter, n’en sont toujours pas
revenus ». Après la dissolution de ce trio
unique, Ahmad Jamal ne retrouvera plus jamais un tel niveau
d’excellence.
Enfin, dans
sa courte Coda, La preuve par 9
se prolonge en preuve par 12 avec les trios de Bill Evans en
une lumineuse évocation, l’auteur insistant sur
les plus mythiques, le premier avec Scott LaFaro et Paul Motian,
le second avec Eddie Gomez et Marty Morrell ou Eliott Zigmund
(son étude de l’interprétation de You
must believe in Spring de Michel Legrand : «jamais
le lyrisme evansien n’a éclaté avec une
telle impudeur »), le dernier avec Marc Johnson et
Joe LaBarbera… ce qui nous laisse espérer, pourquoi
pas ?, une preuve par 15 avec Keith Jarrett et par 18 quand
on pense aux six albums de l’Art du Trio de Brad Mehldau…
et plus ?.
Par sa lucidité,
la pertinence et la clarté de ses propos, ses qualités
d’écriture, Alain Pailler apporte un éclairage
nouveau sur tous ces sujets ; un beau regard, neuf ; il nous
présente ainsi à la perfection : la magie du tripartisme
avec La preuve par le neuf.
Jacques
Chesnel
(mai 2007)
Jacques
Chesnel, membre démissionnaire de l'Académie
du Jazz, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le jazz dont
Le Jazz en quarantaine, 1940-1946 (Isoète) et
Les Grands Créateurs de Jazz avec G.Arnaud (Bordas)
; il a été consultant et auteur pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom.
Peintre, il prépare une rétrospective de 50 années
de peintures inspirées par le Jazz.
www.jazz-chesnel.com

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