«
Fils de Gengis Khan, me suivrez-vous ? »
« L’Occident
meurt, frappé par la peste révolutionnaire. Plus de
Prince, plus d’armées. Les esclaves ont oublié
la loi. Le temps est venu de bâtir à nouveau l’Empire
des grands khans ». Celui qui, durant l’hiver 1920,
exhorte ainsi les Mongols à rallier sa cause n’est
autre que Ungern, le « Baron sanglant », ce fer de lance
méconnu de la lutte contre le bolchevisme.
Organisant la
résistance à la « vermine rouge »
dans les confins de la Russie, ce personnage professe un credo simplissime
(la restauration du féodalisme et de la puissance du Tsar)
et sa mégalomanie le pousse à se croire investi d’un
destin. Il apparaît tour à tour comme un maître
de guerre ivre de pouvoir, imprévisible et cruel ; un illuminé
séduit un temps par le bouddhisme et superstitieux au point
de consulter des oracles qu’il révise à sa guise
; ou « le dernier homme » de la noble caste
qu’il représente. Son périple s’achèvera
aux portes de l’imprenable Ourga, après la défection
de ses alliés et la rébellion de ses plus fidèles
officiers. Arrêté en juillet 1921 après des
jours d’errance solitaire en forêt, il sera fusillé
au terme d’un procès expéditif. Pourtant, le
raffinement des supplices qu’il imposa à ceux qui osaient
lui désobéir est entré dans la légende,
tant et si bien que certains sont persuadés que Ungern hante
encore les steppes et reviendra combattre, telle l’incarnation,
en négatif, d’un mythe sébastianiste à
la slave.
| 
|
Le
récit est placé sous l’égide de
Blaise Cendrars, celui qui signait « ma main amie
» ses lettres à Vladimir Pozner. Chargé
par son éditeur de diriger la collection de vies d’aventuriers,
le bourlingueur lui commande la biographie d’une tête
brûlée russe. La galerie qui s’offre regorge
de nihilistes, d’épileptiques, de poètes
duellistes et de popes déments, on s’en doute,
mais Pozner décide abruptement de se pencher sur le
passé immédiat de son pays.
Ungern, justement prénommé Roman, déboule
alors dans sa mémoire comme un cheval fou ; les recherches
commencent, avec leur cortège de presse dépouillée,
d’heures passées dans le silence des bibliothèques,
de témoignages recueillis auprès de la famille
ou de quelque chauffeur de taxi issu de l’immigration
blanche. |
Le
Mors aux dents n’a rien à envier à
la frénésie d’un Moravagine. Menée
bride abattue, la prose halète et se hachure. Froide comme
la pupille d’un Balte, l’écriture de Pozner est
une lame de tachour qui plonge jusqu’à la garde. Elle
frôle et perce comme une bourrasque sibérienne. Comme
le vent de l’histoire, elle charrie des odeurs de chair calcinée,
des cris de femme qu’on moleste, des ordres aboyés,
des lamentations.
La collection
Babel ne pouvaient donc mieux commémorer le centenaire de
la naissance de Vladimir Pozner qu’en republiant son texte
le plus cravaché.
Frédéric
Saenen
(octobre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
réagir
à cet article

http://www.actes-sud.fr/
http://www.pozner.com/
http://www.fabula.org/actualites/article9780.php
|