Un film de Manoel de Oliveira

Sortie le 23 janvier 2002
au CNP Terreaux, Lyon.

Portugal, 2001. Durée:1h01

avec
Jorge Trepa
Ricardo Trepa
Maria De Medeiros

 

De dos, dans une demi obscurité, un chef d'orchestre dirige un opus du compositeur Nunes… puis les vagues déferlent avec violence sur les rochers embués. Polyphonie, entrelacs de matières hétérogènes, collage vertigineux: ainsi pourrait-on décrire la(les) forme(s) du dernier film d'Oliveira.
Un seul fil pour relier les images hétéroclites, pour diriger cette "poly-cinématographie" : la voix du cinéaste lui-même qui se retourne sur son enfance et sillonne les plis de sa mémoire. Celle du cinéma et celle du Portugal aussi.

Une première image : la photographie floue de la maison familiale maintenant en ruines. Un fragment de mémoire, tout comme viendront d'autres photographies, d'autres fragments, d'autres vestiges, séquences de films, récits, anecdotes. Fragments de réels qui sont mêlés à la fiction: des scènes de l'enfance d'Oliveira jouées par des acteurs. Aussi assistons-bous à ces séquences très belles où à un "champ documentaire" est associé un "contrechamp fictif", ou l'inverse. Champs du passé et contrechamps du présent, berceuses de l'enfance et murmures chantés du vieillard. Allers et retours, ou plutôt coexistence des temps dans une durée propre au film.

Souvent le cadre s'ouvre sur une autre fenêtre, celle d'où Oliveira enfant (joué par un jeune acteur) contemple la ville en contre bas, mais aussi la pauvreté, son propre avenir, ses films en germes…sa bouche collée à la vitre forme une buée : buée de la respiration, flou des images-souvenirs, buée de la vie même qui travaille les images et les empêche de désigner avec clarté les souvenirs. Voir les images du passé ne remplacera jamais la mémoire vivante dit Oliveira.
Avec une grande pudeur, le cinéaste filme des blocs d'enfance et de jeunesse : les opéras avec sa famille, les comptines, les premiers émois amoureux, les pâtisseries, puis plus tard la vie de bohème et les cafés à la mode, la camaraderie, la passion naissante pour le cinéma.
Plus qu'une simple autobiographie, Porto de mon enfance est une fenêtre ouverte sur une ville, un pays : séquence magnifique d'une promenade en taxi à travers les rues obscures et escarpées de Porto; premier film portugais; images de Pessoa lors d'une exposition de fleurs; visages muets des grands marins ibères; livres des poètes oubliés.
Ce film est une véritable partition avec ses lignes dédiés à des instruments différents (photographie, documentaire, film ancien, fiction, théâtre, chant, musique), et ses rythmes (passé, présent, avenir). Son unité : une bouleversante polyphonie de signes, orchestrée par un cinéaste musicien au sommet de son art.

Jean-Emmanuel Denave
(janvier 2002)

 

La lettre , 1999 (chronique en ligne)

Site dédié au réalisateur
http://altern.org/cinerie/auteurs/manoel.htm