Petite cuisine du Diable
traduit de l'anglais par
Mélanie Fazi et Nathalie Mège
Editions Au diable vauvert, 2004

 

Des histoires de fantômes qui changent des histoires de fantômes.


Les histoires de fantômes et de magie vaudou sont un peu à la Nouvelle Orléans ce que la tautologie est aux présentateurs de télé-réalité et au Premier Ministre : une spécialité. Cela permet de faire très couleur locale sans avoir besoin de trop d’imagination. On prend un cliché par ici, un lieu commun par là et on sert tout ça au premier venu. Alors que tout bon cuisinier sait qu’il faut non seulement avoir de bons ingrédients mais qu’il faut en outre savoir les marier. Pour Poppy Z. Brite, nourriture et écriture relèvent aussi d’un même art et elle propose sur sa carte un appétissant recueil de nouvelles fantasques relevées d’un ton tantôt sucré, tantôt acerbe, souvent cru. Qu’il s’agisse de sexualité, de mort ou de racisme, l’auteur ne mâche jamais ses mots et parle avec passion de la Nouvelle Orléans, des gens qui y vivent et la font vivre
.

La nouvelle intitulée Le Diable par la queue nous confronte d’emblée avec le racisme des confréries du célèbre carnaval de la Nouvelle Orléans pourtant lui-même haut en couleurs : fraîchement arrivé en ville accompagné d’un chat gris à taille humaine, le Diable en personne parvient à intégrer une confrérie sous le nom d’Abel C. Buth, nom qui suscite aussitôt chez les intéressés des discussions tout aussi loufoques où pointent les premiers euphémismes racistes – « Buth, ça ne fait pas très européen, comme nom». Et le trouble s’installe lorsque le chat géant s’installe avec le Diable sur l’un des chars : « le visage de ce personnage avait quelque chose de très étrange sous son capuchon pailleté. Il ressemblait presque (Lysander en crut à peine ses yeux) à un Nègre ! Lysander n’était pas raciste ; il le répétait souvent à ses amis et collègues. Il savait qu’on ne devait plus les appeler des Nègres, mais on ne contrôle pas ses propres pensées. » Cette nouvelle inspirée de l’œuvre remarquable de Boulgakov, Le Maître et Marguerite, offre un point de vue imprenable sur le carnaval de la Nouvelle Orléans comme manifestation d’une emprise coloniale séculaire - il fut institué par les colons blancs au début du 18ème siècle - en faisant tomber les masques.

Plusieurs autres nouvelles ont pour dénominateur commun – l’auteur jouant à Docteur Jekyll et Mister Hyde – le personnage principal du Dr Brite, coroner à la Nouvelle Orléans, amateur de bonne cuisine – « Ce que vous devez savoir sur mon compte en premier lieu, c’est que j’adore manger plus que tout au monde […] Donc, pour l’histoire que je vais vous raconter, considérez mon amour de la nourriture comme le centre de ma personnalité. », habitué des restaurants courus de la ville. Il ne manque jamais d’allécher le lecteur par des descriptions fameuses de plats qui semblent l’être tout autant. L’association cocasse de ce métier et de ce penchant pour la bonne chère anime de la vive personnalité du Dr Brite ces histoires de chef cuisinier ressuscité pour la bonne cause, de culte vaudou ou encore du cœur d’un enfant où, en lettres minuscules, l’histoire du cœur de la Nouvelle Orléans est gravée.

Le reste du recueil est lui aussi traversé par des personnages intenses : un enfant fasciné par les lanternes, ces « globes lumineux qui flottaient au-dessus de l’eau » dans Le marais aux lanternes, une jeune fille qui a le don de faire jaillir le feu dans Tout feu tout flammes, une rock star qui se fait dévorer par ses fans (L’Océan) ou encore la réapparition d’une religion chrétienne culpabilisante qu’on croyait confinée au temps révolu de l’enfance (Bayou de la Mère).

En se gardant de verser dans un registre trop surnaturel, Poppy Z. Brite prend soin d’ancrer ses histoires dans le quotidien typique de la Nouvelle Orléans et de les habiter de ses personnages singuliers, possédés par une passion (la nourriture), un don (la musique) ou encore un souvenir (une religion traumatisante). Si les nouvelles de Poppy Z. Brite sont hantées, elles le sont par des fantômes bien vivants.

Louise Charbonnier
(mars 2005)

http://www.poppyzbrite.com/

http://www.bookslut.com/features/2004_09_003129.php

http://www.audiable.com/