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Hurlement
de la vie, épuisement du langage
Marius Daniel
Popescu est né en Roumanie et vit actuellement à Lausanne.
Il s’est fait connaître il y a quelques années
par ses Arrêts déplacés,
recueil de poèmes où la vie quotidienne se décline
en miniatures ciselées avec une amoureuse précision.
Il rédige et publie en outre avec régularité
Le Persil, journal atypique, inimitable,
où fleurissent les mots du quotidien. Marius Daniel Popescu
est un poète, et l’important roman qu’il vient
de faire paraître en est une preuve supplémentaire.
Car les 146
sections des 399 pages (soyons précis !) de La
Symphonie du loup sont autant de poèmes en
prose. Juxtaposition de tableaux, d’instantanés, de
scènes représentant les petits et grands faits d’une
existence, le texte est un puzzle à la Perec, une tentative
d’épuisement du langage par la vie elle-même,
qui devrait triompher des mots, les effacer purement et simplement,
ces mots ressassés, réitérés, s’étalant
sans vergogne sur la page, et qui « ne devraient pas exister
» (leitmotiv tout aussi ressassant). Car ils sont de vrais
pièges, des pièges à loup : « Tu
as appris tôt la duplicité du monde, la duplicité
des gens, la duplicité des mots. Tu as appris depuis petit
que le même mot peut provoquer ou arrêter une bagarre.
Même le mot cerisier, tu savais qu’il est à la
fois donneur de vie et meurtrier ». Et encore : «Quand
je lis des mots inscrits quelque part, dans des livres de toutes
sortes, sur des murs, dans les journaux ou sur les affiches publicitaires,
je ne m’approche pas de leur sens avec une envie de recevoir
du plaisir. Je ne cherche pas le plaisir dans les mots ».
Et plus on approche de la fin, plus les séquences deviennent
brèves, réduites au minimum verbal, au squelette narratif,
et le puzzle devient multiple, livré au hasard comme une
partie de cartes.
En même
temps, La Symphonie du loup est un roman
au souffle inépuisable, un souffle qui vous transporte entre
passé et présent. L’enfant, le jeune homme qui,
comme sa famille et ses compagnons, évoluait sous et malgré
l’omniprésence de la dictature, est simultanément
ce père de famille qui voit agir et fait grandir ses enfants,
la « petite » et la « grande », dans son
pays d’adoption. « L’école de la vie »,
qui signifie « tout ce qu’un être humain peut
vivre et comprendre et apprendre sur la terre », est
ici et là, en un constant va-et-vient entre là et
ici. C’est une école qui enseigne tout, y compris la
mort : celle du père, qui est au départ de la narration,
celle de l’enfant à naître, relatée en
des pages hallucinantes d’émotion contenue : «ce
monde est fou, nous sommes des fous parmi les fous, je ne veux pas
d’un enfant de fou dans un monde de fous ! », dit
en pleurant la fiancée qui « souffrait beaucoup
à cause de la vie que le parti unique avait instaurée
au pays »… Ce « parti unique » est
partout, transformant les hommes en « figurants » obligés
de répondre « présent ! » alors que pour
survivre ils ne peuvent qu’être mentalement ailleurs.
Le souffle du
roman, c’est aussi le style, un style qui prend à la
gorge. Le style c’est l’homme, a dit quelqu’un
il y a quelques siècles ; mais l’homme est un loup
pour l’homme, avait dit un autre un peu auparavant ; résultat
de l’équation (qu’aurait donné le héros,
féru de mathématiques) : le style, c’est le
loup, dont le chant, murmuré ou hurlé, ne peut pas
laisser indifférent. Roman à la deuxième personne,
parole adressée par le grand-père à son petit-fils,
La Symphonie du loup utilise le «
tu » général, universel, mais le « je
» et le « il » sont là, tout près,
en embuscade dans le train du récit : « Tu es resté
dans ce compartiment un peu plus d’une heure, presque endormi
tu avais pensé à toi à la première personne,
tu t’es vu à la deuxième personne, tu t’es
regardé et tu t’es écouté à la
troisième personne comme quelqu’un qui se regarde dans
une glace et s’appelle soi-même, alternativement, par
« je », par « tu » et par « il »
».
Transparente
simplicité des faits, absurde complexité de la vie.
Le loup dévore les mots, et cependant il les métamorphose
en un chant aux insondables harmoniques et aux interminables échos.
Jean-Pierre
Longre
(décembre 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

du
même auteur
Arrêts
déplacés - Antipodes, Lausanne,
2005
http://www.jose-corti.fr
http://www1.rsr.ch/espace2/avent/index25.htm
Littérature
franco-roumaine
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