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Transports
en commun poétiques
Une fois n’est
pas coutume : commençons par la fin. Il y a la table des
matières, à elle seule tout un poème ; des
titres en embuscade (« Bibelot en embuscade »,
comme le formule l’un d’entre eux), « petits
grains » (autre titre dispersé çà
et là) semés comme des énigmes et renvoyant
à des textes aux allures de quotidien, de vie laborieuse,
de vie de la rue, de vie familiale. Juste avant la table, il y a
« Le tueur de livres », nouvelle-poème
dans laquelle un lecteur impitoyable, qui expose dans son appartement
les dépouilles de ses victimes, proclame que «
n’importe qui peut comprendre qu’un livre peut brûler
les gens ».
Marius Daniel
Popescu est, nous dit-on, chauffeur de trolleybus ; profession rassurante,
qui nous suggère qu’il ne brûlera ni ses lecteurs
ni ses livres. Ses Arrêts déplacés,
apparemment sortis tout chauds de ses observations, proposent de
modestes scènes du théâtre intime et social,
quelques images du passé (la grand-mère), beaucoup
d’images du présent (le foyer, et surtout les gens
qui montent dans le bus et en descendent, qui parlent et se dévoilent,
ou qui demeurent dans le mutisme de leurs gestes). La vie est là
: pas d’autobiographie dans ces poèmes, pas d’états
d’âme de l’exilé venu de l’Est (si
tant est que l’origine de l’auteur corresponde à
ce que suggère la consonance de son nom), mais une biographie
plurielle, visuelle et auditive, sensible et sentimentale, tendre
et cruelle.
Certains textes
sont des miniatures, décomposant la banalité des actes
humains pour en extraire l’essence poétique, relatant
en quelques phrases tel petit fait, telle conversation de coin de
rue, telle confidence d’entre deux arrêts, tel rêve
aussi qui vient colorer le réel citadin de visions oniriques
et d’humour léger. D’autres utilisent le blanc
de la page, en des figurations où le verbe s’associe
au graphisme abstrait pour remplir l’espace, entre horizontalité
et verticalité. Ailleurs encore, les mots se bousculent en
collages, en listes, en inventaires compacts.
Je, tu, il,
elle, tout se conjugue dans ces exercices de style pour faire accéder
le lecteur à l’authentique métaphore, celle
qui transporte littéralement et littérairement dans
le secret des mots, secret qui, sous de discrètes notations
et de simples constats, se cache au cœur de la poésie.
« A la tombée du rideau », laissons
l’auteur nous saluer :
«
aujourd’hui tu dis au revoir aux lieux et aux gens,
tu dis au revoir au lac, à l’embarcadère et
aux canards ;
tu démarres en avant, aujourd’hui tu oublies et tu
gardes
une ligne de bus où le billet coûtait deux francs quarante
et la pluie était joyeuse et chaude et très marrante.
»
Jean-Pierre
Longre
(février 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.antipodes.ch/
http://www1.rsr.ch/espace2/avent/index25.htm
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