Le petit chaperon rouge de Joël Pommerat

Le petit chaperon Uf de Jean-Claude Grumberg

Actes Sud papiers, Heyoka Jeunesse, 2005
co-édition Théâtre de Sartrouville

 


Le petit chaperon rouge de Joël Pommerat
en tournée jusqu'en mai 2007 - dates et lieux
mise en scène Joël Pommerat
Compagnie Louis Brouillard.

 

Nouvelles variations sur un vieux thème : du théâtre à lire et/ou à dire.

Il est des récits intemporels, sources inépuisables de remaniements et d’interprétations possibles, faisant appel, mieux que d’autres, à l’inconscient collectif. Les auteurs le savent, qui s’inspirent du conte du Petit chaperon rouge (et de ses diverses versions) pour mieux détourner, réinterpréter, transgresser. Une nourriture qui a tant été exploitée que le va et vient créatif engendré tend à gommer tout repère temporel et à conférer à ce conte un caractère universel qu’il partage avec quelques autres.
C’est le cas avec ces deux textes de théâtre, publiés dans une collection jeunesse abordable dès sept ou huit ans, et que les belles illustrations (respectivement de Marjolaine Leray et Benjamain Bachelier) et la mise en page aérée rendent très plaisants à lire seul ou à plusieurs, en silence ou à haute voix. Le petit chaperon rouge de Joël Pommerat demeure (presque) fidèle à l’original, mais comporte des retournements imprévisibles et des ajouts qui font tout son charme : c’est d’abord une histoire de famille de notre temps, entre une mère très occupée et une petite fille qui s’ennuie souvent (elle aimerait prendre son indépendance), sans oublier la grand-mère, « très fatiguée à cause de sa vieillesse ». Il y a effectivement un loup, mais beaucoup plus fonctionnel que les autres personnages, et la petite, qui n’en a pas peur, le rencontre le jour où sa mère lui a (enfin) permis de se rendre seule chez sa grand-mère.

Le chemin qui la mène vers la maison de la grand-mère est, comme dans le conte initial, celui de l’enfance encore vagabonde qui cherche toutefois à s’émanciper ; pour preuve cette confidence à la fois rationnelle et délicieuse que l’enfant fait à sa grand-mère (ou au loup… ?) : « ma mère et moi, on s’entend bien mais des fois c’est vrai j’ai un petit peu de mal à la supporter, elle s’inquiète de tout, alors elle en devient vraiment pénible, elle me prend pour une enfant. »
Avec des mots simples et par le biais de situations dans lesquelles les jeunes lecteurs/spectateurs se retrouvent sans mal (en dépit des légers décalages observables) Joël Pommerat signe une version intelligente et charmante du conte, cependant bien éloignée de la noirceur contextuelle du Petit chaperon Uf de Jean-Claude Grumberg.

Ce dernier propose une adaptation plus libre (mais pas moins réussie) qui parle cette fois encore de la soif de liberté à laquelle le conte est communément associé. On quitte la sphère de l’intime et des relations transgénérationnelles pour plonger dans le vaste monde. Ici, le loup est « déguisé en caporal, parle français avec l’accent loup » et s’appelle Wolf… Son animalité se trouve renforcée par l’uniforme et par l’absurdité barbare des lois et des règles qu’il semble inventer au fur et à mesure de son long dialogue avec le petit chaperon - car il a découvert, en examinant les papiers de l’enfant, qu’elle était « Uf »… « Rouge interdit Uf. Uf doit porter capuchon jaune » lui ordonne-t-il d’emblée. Puis, quand il découvre ce que contient le panier de l’enfant : « Beurre ! Interdit Ufs. (Il rit de plaisir). Ah ah ah ! Beurre confisqué. »… et ainsi de suite.

Plus la pièce avance, plus les droits de la petite s’amenuisent et l’on observe ces scènes avec un sentiment de révolte mitigé, d’autant plus amusé que le ridicule du loup ne cesse de s’accentuer et que les dialogues de sourds abondent. La transposition politique et historique ne souffre d’aucune imperfection et le message transparaît avec vigueur – en adéquation avec ce que Jean-Claude Grumberg annonce en introduction : « Connaître l’histoire, les histoires, la vraie Histoire, à quoi cela sert-il ? Sinon à alerter les chaperons d’aujourd’hui, à avertir les enfants que la liberté de traverser le bois pour porter à sa grand-mère un pot de beurre et une galette n’est jamais définitivement acquise… » Pièce en forme d’avertissement donc, qui, dans un autre domaine que celle de Joël Pommerat, prolonge tout autant le conte originel en de multiples échos et lui apporte une vigueur nouvelle, en phase avec l’époque - ce qui ne lui ôtent cependant en rien son caractère profondément ludique et inventif. A lire et à relire.

B. Longre
(novembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

de jean-Claude Grumberg
Le Petit Violon (Editions Actes Sud, 1993 et 1994)
L'Atelier

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