|
Vandromme le buissonnier
«
Pour moi, la littérature, c’est […] les rêves
qui baguenaudent comme des mouettes, les clefs qui ouvrent les portes
dérobées et qui ferment les autres, les mots communs
qui finissent par être des consignes particulières,
le secret des alcôves et des tavernes, les complots ourdis
par le soleil, […] tout ce que les songes et les terreurs
écrivent à l’encre sympathique du suprarationnel,
la force et la grâce d’un style. » Ainsi
le critique Pol Vandromme définit-il, à l’orée
de ses Vagabondages, le grand amour qui anime sa plume depuis plus
d’un demi-siècle.
 |
Les
chroniques scintillantes et sautillantes de ce nouveau recueil
s’inscrivent dans le sillage du Journal
de lectures et de L’Humeur
des lettres. Elles présentent cependant
cette particularité d’être beaucoup plus
ancrées dans l’actualité, et l’on
ne s’étonnera dès lors pas d’y retrouver
des pages sur le cas Littell – expliqué par l’intermédiaire
de Beaumarchais ! – ou sur « l’exorciste
» Patrick Besson.
Selon
cette dynamique cruelle qu’instaure l’implacabilité
du classement alphabétique, les éreintements
et les exercices d’admiration se côtoient, dans
un joyeux désordre. Ce serait presque faire injure
à Vandromme que de rappeler son art consommé
du trait et l’aplomb de sa prose. Réunies chez
ce lecteur authentique, ces deux vertus cardinales lui permettent
de nous régaler de quelques savoureux médaillons,
servis à point ou saignants. |
Face à
Christian Bobin, « on est désolé d’être
un vilain coco à l’entendement aussi obtus devant une
aussi belle âme dans le chant de son cantique des créatures
». Le martinet retombe dru sur le fessier de Catherine
Cusset, jugée trop volubile à décrire dans
son roman Jouir « l’histoire de sa boutique
et la géographie de ses dessous, le devant, le derrière,
le manche de la brosse à cheveux pour l’endroit, le
crayon de l’hôtel pour l’envers ».
Régis Debray est délogé de sa gondole à
coups de savate et Philippe Delerm compressé à la
mesure de ses préoccupations minimalistes. Jean-Pierre Otte,
sexologue des abysses, se voit assigné à résidence
entre un bigorneau hilare et une huître béante de son
plateau de fruits de mer. Enfin, cette écrivaine qui s’identifie
volontiers à un filtre (sic) est, quant à elle, expédiée
dès la première ligne : « Si mince soit-il,
un livre d’Annie Ernaux, c’est déjà lourd
à porter. »
Le vieux
lion ne se contente donc pas de froncer les sourcils : il secoue
encore la crinière et croque au cuissot gnous et gazelles.
Et il excelle surtout quand il rugit de ravissement en présence
d’un de ses pairs en altesse, de la trempe d’un Guy
Dupré, d’un Angelo Rinaldi ou d’un Louis Calaferte.
L’approche
très personnelle des œuvres et de leurs auteurs que
mène Vandromme mérite à nouveau d’être
saluée dans sa diversité et la farouche liberté
qu’elle revendique. Par son énergique verdeur, sa souplesse,
son ironie assumée citations à l’appui, elle
procure un plaisir d’autant plus rare qu’il est négligé
par maints gargaristes appointés de la presse spécialisée
: celui de revigorer l’esprit.
Frédéric
Saenen
(mai 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://www.servicedulivre.be/fiches/v/vandromme.htm
|