|
À l’école des ténèbres
Écrit
à l’âge de 18 ans, Platonov
marque l’exceptionnelle entrée de Tchekhov dans l’écriture,
vingt ans avant Le Chant du cygne, l’une
des dernières pièces de ce dramaturge russe auquel
il ne fut pas donné de vieillir (il meurt à 44 ans).
Grand écart temporel ? ou comment la boucle fut bouclée
? Le rapprochement proposé par Alain Françon montre
toute la cohérence d’une œuvre universelle, qui,
d’un bout à l’autre, aura donné à
voir avec une perspicacité aiguë la société
et l’existence qui sont les nôtres.
Le
monde est un théâtre, et une fosse.
C’est
dans les ténèbres que l’exceptionnel Jean-Paul
Roussillon se laisse aller à son Chant du Cygne,
courte confession d’un vieux comédien seul, de nuit,
dans les ténèbres d’un théâtre
vide. L’expérience de la pénombre, de ce théâtre
mort et remplacé par une angoissante fosse noire, marque
d’autant plus le spectateur que le texte, dans la voix dramatiquement
amusée de J.-P. Roussillon, respire une noble fatigue, une
immense intelligence et une finesse humaniste vis-à-vis de
notre destin de mortels vieillissants, déjà appelés
à quitter les planches, mais jusqu’au bout ivres de
la magie théâtrale et de l’amour des mots, des
puissances et de la vivacité qui habitent cet art.
L’enfant
terrible
Tout n’a-t-il
pas été dit, après ces vingt parfaites minutes
de Chant du Cygne ? Alain Françon
prend le pari que non, et, s’appuyant sur la toute récente
traduction de Françoise Morvan et André Markowicz,
donne, à la suite de ce condensé existentiel, Platonov,
longue œuvre inédite de la jeunesse prolixe de Tchekhov.
Grand bien lui en a pris, disons-le sans tarder. Lycéen séparé
de sa famille par la ruine de celle-ci, Tchekhov se livre à
l’écriture furieuse de cette pièce sombre et
drôle, amère et subtile, digne de la jeunesse de Cioran,
des errements d’Ivan Karamazov, voire des divagations métaphysiques
de Rozanov ; une pièce qui annonce, au sein de l’œuvre
de l’écrivain-médecin, à la fois La
Cerisaie et, plus encore, Oncle Vania.
Platonov est un dandy désabusé, un esprit remarquable
qui a raté sa vie, et qui se retrouve à moins de trente
ans petit maître d’école marié à
une simple paysanne, tout doté qu’il soit d’une
lucidité impitoyable et armé d’un sens de la
répartie, d’un maniement du langage qui lui permettent
de dominer aisément tous ses contemporains – et de
séduire toutes ses contemporaines… Tiraillé
entre trois femmes, dans l’ennui d’une grande maison
familiale, de soûleries en scandales, Platonov sombre dans
un malaise existentiel et précipite toute la famille dans
sa décadence. À mi-chemin entre Dostoïevski et
le boulevard, Platonov est « un homme extraordinaire,
et une canaille… une canaille extraordinaire »,
qui se rit de sa petite société, et dont le mépris
et le détachement, souvent amoral, lui valent la passion
des unes, la fascination des autres, et la soumission de tous. Enfant
terrible au franc-parler redoutable, voué à la solitude
mais incapable de résister aux tentations du vin et des femmes,
conscient de sa force comme de ses fautes, Platonov illustre une
modernité d’après le romantisme, caractérisée
par son cynisme : Platonov est « le seul être humain
» de ce monde, dans le sens que donnait Diogène
au vrai homme – lucide, dépourvu de lâcheté,
et dangereusement libre.
Confronté à tous les âges de la vie, dans cette
pièce riche en personnages, en énergie, en dialogues
vifs et en réparties cinglantes (dans une excellente traduction,
haute en couleurs), Platonov échappe à l’humanité,
et provoque le rire, les passions, et la haine, jusqu’à
l’apocalypse absurde du dernier acte, dont il est, avec cet
inusable ressort dramatique qu’est l’alcool, le seul
instigateur. « Je suis un requiem », s’exclame
Platonov dans sa déchéance : le requiem trouble et
déjanté de toute une société, dont Tchekhov
ne cache aucune plaie – injustice sociale, cruauté,
corruption, maladies, religiosité sans dieu… Une société
où l’on rit pour ne pas pleurer, quitte à paraître
fou ; et le public fait-il autre chose, qui s’esclaffe devant
le désespoir bouffon de Platonov déchu et maigrement
suicidaire ? Un excès de mort, une métaphysique trop
radicale, ne laissent d’autre choix pour le metteur en scène
et ses comédiens (assurément tous très bons,
d’Eric Elmosnino – Platonov – à Dominique
Valadié, en passant par Carlo Brandt, Julie Pilod ou le jeune
et célèbre Éric Berger, jouant Nicolaï,
double plus discret de Platonov) que de pousser un peu le comique,
voire le délirant, pour compenser la grande noirceur de l’ensemble,
et la conclusion médicale répétée ici
et là : tout est abject.
Les
âges de la vie
Beaucoup de
ténèbres, pour ce véritable événement
théâtral, et peu de lumière, si ce n’est
l’immense lumière de l’esprit du dramaturge,
admirablement orchestré par une mise en scène sobre
et pertinente, et par une troupe idéale. Les âges de
la vie expliquent tout, dans la vision profondément humaine
du médecin Tchekhov ; et, de fait, l’écart entre
le dynamisme destructeur de Platonov et
la superbe retenue du Chant du Cygne,
est manifeste. Mais Platonov, puéril vieillard de trente
ans comme Oncle Vania est un vieillard de quarante ans, Platonov
échappe aux cases du temps – aussi sûrement que
Tchekhov à son siècle, et comme Shakespeare, Dostoïevski
ou Homère au leur. Non, l’histoire des hommes ne change
pas…
Nicolas
Cavaillès
(novembre
2005)

http://www.colline.fr/
du
même auteur
Une demande en mariage
(Maurice Yendt)
Platonov (mise en scène
Eric Lacascade
- Festival d'Avignon 2002)
Le Chant du cygne et autres histoires
(mise en scène de Planchon, 2001)
La Mouette (mise en scène
de Philippe Calvario, 2002)
Salon
du livre de Paris : la littérature
russe.
|