Anton Tchekhov

Platonov, précédé de Le Chant du Cygne

Mise en scène d’Alain Françon
Du 3 au 23 novembre 2005
Théâtre de la Colline, Paris
(Nouvelle traduction des textes, parue aux Éditions Les Solitaires intempestifs)

 

 


À l’école des ténèbres

Écrit à l’âge de 18 ans, Platonov marque l’exceptionnelle entrée de Tchekhov dans l’écriture, vingt ans avant Le Chant du cygne, l’une des dernières pièces de ce dramaturge russe auquel il ne fut pas donné de vieillir (il meurt à 44 ans). Grand écart temporel ? ou comment la boucle fut bouclée ? Le rapprochement proposé par Alain Françon montre toute la cohérence d’une œuvre universelle, qui, d’un bout à l’autre, aura donné à voir avec une perspicacité aiguë la société et l’existence qui sont les nôtres.

Le monde est un théâtre, et une fosse.

C’est dans les ténèbres que l’exceptionnel Jean-Paul Roussillon se laisse aller à son Chant du Cygne, courte confession d’un vieux comédien seul, de nuit, dans les ténèbres d’un théâtre vide. L’expérience de la pénombre, de ce théâtre mort et remplacé par une angoissante fosse noire, marque d’autant plus le spectateur que le texte, dans la voix dramatiquement amusée de J.-P. Roussillon, respire une noble fatigue, une immense intelligence et une finesse humaniste vis-à-vis de notre destin de mortels vieillissants, déjà appelés à quitter les planches, mais jusqu’au bout ivres de la magie théâtrale et de l’amour des mots, des puissances et de la vivacité qui habitent cet art.

L’enfant terrible

Tout n’a-t-il pas été dit, après ces vingt parfaites minutes de Chant du Cygne ? Alain Françon prend le pari que non, et, s’appuyant sur la toute récente traduction de Françoise Morvan et André Markowicz, donne, à la suite de ce condensé existentiel, Platonov, longue œuvre inédite de la jeunesse prolixe de Tchekhov. Grand bien lui en a pris, disons-le sans tarder. Lycéen séparé de sa famille par la ruine de celle-ci, Tchekhov se livre à l’écriture furieuse de cette pièce sombre et drôle, amère et subtile, digne de la jeunesse de Cioran, des errements d’Ivan Karamazov, voire des divagations métaphysiques de Rozanov ; une pièce qui annonce, au sein de l’œuvre de l’écrivain-médecin, à la fois La Cerisaie et, plus encore, Oncle Vania.
Platonov est un dandy désabusé, un esprit remarquable qui a raté sa vie, et qui se retrouve à moins de trente ans petit maître d’école marié à une simple paysanne, tout doté qu’il soit d’une lucidité impitoyable et armé d’un sens de la répartie, d’un maniement du langage qui lui permettent de dominer aisément tous ses contemporains – et de séduire toutes ses contemporaines… Tiraillé entre trois femmes, dans l’ennui d’une grande maison familiale, de soûleries en scandales, Platonov sombre dans un malaise existentiel et précipite toute la famille dans sa décadence. À mi-chemin entre Dostoïevski et le boulevard, Platonov est « un homme extraordinaire, et une canaille… une canaille extraordinaire », qui se rit de sa petite société, et dont le mépris et le détachement, souvent amoral, lui valent la passion des unes, la fascination des autres, et la soumission de tous. Enfant terrible au franc-parler redoutable, voué à la solitude mais incapable de résister aux tentations du vin et des femmes, conscient de sa force comme de ses fautes, Platonov illustre une modernité d’après le romantisme, caractérisée par son cynisme : Platonov est « le seul être humain » de ce monde, dans le sens que donnait Diogène au vrai homme – lucide, dépourvu de lâcheté, et dangereusement libre.
Confronté à tous les âges de la vie, dans cette pièce riche en personnages, en énergie, en dialogues vifs et en réparties cinglantes (dans une excellente traduction, haute en couleurs), Platonov échappe à l’humanité, et provoque le rire, les passions, et la haine, jusqu’à l’apocalypse absurde du dernier acte, dont il est, avec cet inusable ressort dramatique qu’est l’alcool, le seul instigateur. « Je suis un requiem », s’exclame Platonov dans sa déchéance : le requiem trouble et déjanté de toute une société, dont Tchekhov ne cache aucune plaie – injustice sociale, cruauté, corruption, maladies, religiosité sans dieu… Une société où l’on rit pour ne pas pleurer, quitte à paraître fou ; et le public fait-il autre chose, qui s’esclaffe devant le désespoir bouffon de Platonov déchu et maigrement suicidaire ? Un excès de mort, une métaphysique trop radicale, ne laissent d’autre choix pour le metteur en scène et ses comédiens (assurément tous très bons, d’Eric Elmosnino – Platonov – à Dominique Valadié, en passant par Carlo Brandt, Julie Pilod ou le jeune et célèbre Éric Berger, jouant Nicolaï, double plus discret de Platonov) que de pousser un peu le comique, voire le délirant, pour compenser la grande noirceur de l’ensemble, et la conclusion médicale répétée ici et là : tout est abject.

Les âges de la vie

Beaucoup de ténèbres, pour ce véritable événement théâtral, et peu de lumière, si ce n’est l’immense lumière de l’esprit du dramaturge, admirablement orchestré par une mise en scène sobre et pertinente, et par une troupe idéale. Les âges de la vie expliquent tout, dans la vision profondément humaine du médecin Tchekhov ; et, de fait, l’écart entre le dynamisme destructeur de Platonov et la superbe retenue du Chant du Cygne, est manifeste. Mais Platonov, puéril vieillard de trente ans comme Oncle Vania est un vieillard de quarante ans, Platonov échappe aux cases du temps – aussi sûrement que Tchekhov à son siècle, et comme Shakespeare, Dostoïevski ou Homère au leur. Non, l’histoire des hommes ne change pas…

Nicolas Cavaillès
(novembre 2005)

http://www.colline.fr/

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