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Ce n’est
pas un roman d’aventures que nous propose Pierre Jourde, romancier,
essayiste et universitaire. Pourtant… deux frères (dont
le narrateur) montent au pays après la mort du cousin Joseph…
qui a peut-être laissé en héritage… au
frère du narrateur dont on ne saura rien… un trésor,
caché dans sa vieille maison… qui ne sera visitée
qu’aux toutes dernières pages du roman. Quant au résultat
de la fouille, laissons au lecteur le soin de le découvrir.
Une autre mort attend à l’arrivée les deux voyageurs,
celle de Lucie, la dernière toute jeune fille du village
où ne semblent plus vivre et mourir que des vieillards. Nous
sommes dans la montagne, en « pays perdu ». Sans coordonnées
géographiques, sans nom qui le relie à l’extérieur
de lui-même. La première station, où se fixe
le premier souvenir, s’appelle La Charité. Sur quelle
route ? venant d’où ? S’il est facile au lecteur
de s’imaginer partant vers quelque village du Massif central,
l’auteur prend soin de ne donner que les noms du dedans. Ceux
des villages ou des hameaux : La Vialette, Bessèges Haut
et Bessèges Bas, Vens, même si l’on distingue
un instant le paysage « jusqu’aux plages bleues
de l’horizon, Forez et Margeride » ; ou encore
les noms des familles : les Vidalenc, les Maranne ; les prénoms
enfin de ceux dont le roman racontera une part de vie. Ce n’est
pas non plus un portrait nostalgique de la France profonde qui se
dessine au fil des pages. Le regard porte loin. « Là-bas,
c’est la steppe, l’herbe sans limite. Une petite Mongolie
inhabitée. On peut marcher tout le jour, en plein ciel, sans
voir personne, que les troupeaux de vaches rouges et les chevaux.
» À regarder les visages, les frontières,
déjà si peu marquées, s’effacent : la
tante Léontine par exemple, «appartient, comme
Joseph, comme l’arrière-grand-père, à
l’une des deux peuplades, celle des Mongols : le visage large
et rond, aux pommettes et aux arcades sourcilières marquées,
les yeux bridés» ; son mari, mort depuis longtemps,
malgré le costume : « veste de toile grise et casquette
», large ceinture autour de la taille, appartient à
«celle des Sarrasins, avec leurs yeux charbonneux et leur
peau mate ». Quant au cimetière de Bessèges,
avec sa «quincaillerie dévote et naïve »,
son «exposition permanente de dentelle et de macramé
sépulcral», il fait «songer à
ces églises de pueblos indiens où les statues bariolées
de saints ressemblent à des effigies de dieux zapotèques.
»
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De
l’ultime montée avant l’arrivée au
village, la veille de l’enterrement de Lucie, aux heures
qui suivent, avant le retour vers une ville qui n’est
pas nommée, deux jours s’écoulent qui font
se rencontrer les vivants et les morts. Il y a ceux qui viennent,
ceux qui montent au village visiter la jeune morte, ses parents,
et ceux qui ne viendront pas, trop vieux ou morts déjà.
Le récit oscille entre le présent de l’histoire
et l’enchaînement des souvenirs. Le temps s’étire,
s’immobilise : portraits et anecdotes se logent dans les
creux, s’accrochent à ceux qui sont là comme
aux autres. « Le cousin Léon ne viendra pas
» ; « Pujol ne viendra pas », «
les Soubeyran ne viendront pas » : cela sonne comme
des phrases d’appel, elles font se lever les morts qui
viennent quand même habiter la page, peupler le récit
des heures qui précédent l’enterrement de
Lucie. |
Sur le fil
du récit principal se greffent des vies, saisies par bribes,
réduites parfois à une brève anecdote. Il y
a par exemple l’histoire de Martine, à laquelle s’accrochent
quelques souvenirs d’enfance, lorsque les deux frères
venaient au village pour les vacances. Elle tient en peu de mots
: « Est arrivé un grand gaillard peu causant, à
cartouchière et ceinturon. Même ici, ses manières
paraissaient frustes, son langage difficile. Il l’a vite épousée
et emmenée dans son fief. De ce jour – il y a bientôt
trente ans – ce fut terminé. Martine n’est presque
plus sortie de chez elle. » Et le lecteur n’apprendra
rien d’autre. Elle s’efface pour laisser place à
d’autres qui vivent, ont aussi vécu là. Dans
l’attente, pendant la messe (le narrateur est resté
dehors comme tant d’autres du village et des environs, que
l’église ne peut contenir) se logent d’autres
excroissances, des récits latéraux qui nous mènent
de mort en mort en produisant sur le lecteur l’effet d’une
photo bougée.
Parfois le subtil décalage établi entre les deux lignes
narratives, entre l’évocation des anciens morts et
le récit, toujours retardé, de l’enterrement
de Lucie, s’efface et les images se chevauchent, en surimpression.
On croit atteindre le cimetière de Bessèges, on atteint
celui de Saint-Étienne, qui lui ressemble, et peut-être
aussi encore un autre, celui de Fauconde. Vieux et pauvres lieux
où tout s’efface. « De temps à autre
doit bien arriver ici un défunt tout neuf, un débutant
de la mort. Mais on n’en aperçoit guère d’indice.
Aussitôt l’invisible vieillesse des lieux l’absorbe.
» Ainsi en ira-t-il de Lucie. Paradoxalement, malgré
les portraits ou les péripéties touchant les uns ou
les autres, la vie individuelle s’estompe, « on
dirait que le pays ne cesse depuis des lustres d’inhumer et
de ré-inhumer inlassablement les mêmes défunts.
» Comme le fait le texte lui-même.
Pierre Jourde a écrit quelque chose comme l’envers
des Vies minuscules de Pierre Michon. Un chant funèbre
et collectif. Adressé au pays tout entier. « Ce
qu’on enterre dans ce roman, ce sont les derniers paysans
» prévient la quatrième de couverture.
Le narrateur, son frère, leur improbable histoire, s’effacent.
On ne saura presque rien de leur vie. Quelques vagues souvenirs
d’enfance, quelques traits du père, mort lui aussi.
C’est avec ce dernier pourtant que s’ouvre et se ferme
le roman. S’il s’arrêtait à La Charité
chaque fois qu’il montait au village, c’est qu’y
vivait sa nourrice comme le lecteur l’apprend dans les quelques
pages où le narrateur retrace pour finir le peu qu’il
sait de la vie de son père. Ces bribes là sont écrites
comme les autres, comme s’il y avait de l’indécence
à ouvrir un espace intime en « pays perdu
». Il est significatif qu’on ignore presque tout de
la maison familiale. On n’en voit que l’étable.
Le lecteur n’entre pas chez les deux frères. Mais la
même pudeur se retrouve dans l’évocation des
maisons des autres. On y pénètre volontiers. À
commencer par la maison de Marie-Claude et François, les
parents de Lucie qui tiennent table ouverte comme ils ont toujours
fait. Puis le narrateur nous mène ailleurs, sans multiplier
les descriptions en bonne en due forme. Sans doute n’y a -t-il
pas vraiment d’intimité à préserver chez
ces paysans toujours prompts à offrir à boire ou à
manger. On ne voit rien, ou presque rien. D’abord parce qu’il
fait noir, il fait trop froid l’hiver pour que les maisons
soient percées d’ouvertures nombreuses. Ensuite parce
qu’il y a «la suie et la sueur, le purin et la poussière
comme une tunique protectrice. ». L’auteur semble
prendre plaisir à nous entraîner toujours plus loin
dans la fange et l’ordure. Dans leur célébration
ahurissante.
Le regard ne se détourne jamais. Pas de maison sans son tas
d’immondices. Le roman peut se lire comme une marche vers
la pourriture. Elle atteint son sommet avec cette vieille qui dort
sur un tas qui ne contient pas que de vieux linges et autres débris
d’une vie. Les charognes s’y mêlent, brouillant
la frontière censée séparer les morts des vivants.
Au final, il y a le tas de Joseph qui ne lavait jamais rien, mais
on ne privera pas le lecteur d’en faire lui-même la
découverte. Pierre Jourde a moins le goût du sordide
que de l’ordure. Et si l’on y découvre un trésor,
il est sûr qu’il ne se composera pas de pacotilles brillantes.
Il ne faudrait pas croire qu’un quelconque naturalisme pousse
l’auteur à décrire la saleté ou l’alcoolisme
et ses ravages... Ni que l’Alcool, l’Hiver, la Merde
et la Solitude soient ici des dieux grotesques et terrifiants. Il
me semble qu’il s’agit plutôt de verser dans l’humour.
Comme dans les pages consacrées à la dent unique qui
orne la bouche de la plupart des villageois. Mode ? forme de dandysme
? expression d’une esthétique ? le narrateur formule
ces drôles d’hypothèses avant de poursuivre :
« On aurait pu voir aussi dans la persistance de la dent
unique au fond d’un palais noir une métaphore des solitaires
du pays au fond de leurs maisons. Ou encore, une image du sanglier,
que l’on va chercher au plus impénétrable de
la forêt. » Rites et légendes s’esquissent.
« C’était comme le reste incongru d’une
époque archaïque, une trace d’ancêtres fabuleux
nantis d’un seul œil, d’une oreille, d’un
bras, sautillant sur leur jambe unique. » Au reste incongru
d’une époque archaïque répond le fragment
saugrenu d’un texte qui tente de proposer une nouvelle manière
de voir et de décrire le monde paysan.
Le saugrenu n’explique pas tout. Un dernier aspect frappe
par son contraste avec la société dans laquelle nous
vivons. C’est ici le monde du silence. Personne n’échange
de paroles ; on mange, on boit, le premier janvier par exemple où
il s’agit bel et bien de finir ivre mort ; on ne «dialogue»
pas. Les phrases prononcées sont rares ; la première,
« Lucie est morte ce matin», la seconde : «
Tu veux monter la voir ? », n’appellent guère
de réponse. Du moins orale, de la part des personnages ;
l’écriture est une manière de répondre.
Rien ne se transmet dans l’univers des personnages ; tout
se passe comme si rien ne s’y racontait, malgré la
tante Léontine. « On n’échappe pas
à son bavardage. Elle est la généalogiste et
la chroniqueuse la plus efficace, la plus exhaustive du canton.
» Elle sait tout, les liens entre les familles, les villages,
entre les vivants et les morts. Mais l’auteur (à dessein
mal caché derrière le narrateur) précise ce
qu’il n’a pas voulu faire : recueillir cette parole
ininterrompue comme le firent les « folkloristes du XIXe
siècle qui parcouraient la province et recueillaient précieusement
les histoires qu’une aïeule était la seule à
connaître encore dans un village reculé. »
A chacun son rôle. La tante, « il faut l’écouter
et ne pas l’écouter, simplement entendre dans sa voix
la modulation d’une intimité sans figure, le murmure
du temps. » Le narrateur se tait, qui voulait l’interroger
sur son père, cet homme à la parole entravée
que le fils n’a pas su aider. Ce ne sont pas les mots de la
tante que l’on entend, magnétophone branché
et guillemets ouverts, parce qu’il n’y a pas de guillemets
à ouvrir ; pas de paroles à recueillir, fût-ce
celle du père. Perdu ? Le mot ne cesse d’être
interrogé dans ce beau récit de fouilles d’une
mémoire anonyme et collective, qui semble né d’une
contrainte exigeante, le refus de parler de soi.
Mireille
Hilsum
(mars 2004)
Mireille
Hilsum, maître de conférences à l'Université
Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse,
entre autres choses, à la littérature suisse francophone
; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs
oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

du
même auteur :
LE JOURDE ET NAULLEAU, Précis
de littérature du XXIe siècle, Mots et Cie, 2004.
http://www.espritdespeninsules.com/index.php
http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1403
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