Pays perdu
L’esprit des péninsules, 2003

Pocket, 2005

 

Ce n’est pas un roman d’aventures que nous propose Pierre Jourde, romancier, essayiste et universitaire. Pourtant… deux frères (dont le narrateur) montent au pays après la mort du cousin Joseph… qui a peut-être laissé en héritage… au frère du narrateur dont on ne saura rien… un trésor, caché dans sa vieille maison… qui ne sera visitée qu’aux toutes dernières pages du roman. Quant au résultat de la fouille, laissons au lecteur le soin de le découvrir.
Une autre mort attend à l’arrivée les deux voyageurs, celle de Lucie, la dernière toute jeune fille du village où ne semblent plus vivre et mourir que des vieillards. Nous sommes dans la montagne, en « pays perdu ». Sans coordonnées géographiques, sans nom qui le relie à l’extérieur de lui-même. La première station, où se fixe le premier souvenir, s’appelle La Charité. Sur quelle route ? venant d’où ? S’il est facile au lecteur de s’imaginer partant vers quelque village du Massif central, l’auteur prend soin de ne donner que les noms du dedans. Ceux des villages ou des hameaux : La Vialette, Bessèges Haut et Bessèges Bas, Vens, même si l’on distingue un instant le paysage « jusqu’aux plages bleues de l’horizon, Forez et Margeride » ; ou encore les noms des familles : les Vidalenc, les Maranne ; les prénoms enfin de ceux dont le roman racontera une part de vie. Ce n’est pas non plus un portrait nostalgique de la France profonde qui se dessine au fil des pages. Le regard porte loin. « Là-bas, c’est la steppe, l’herbe sans limite. Une petite Mongolie inhabitée. On peut marcher tout le jour, en plein ciel, sans voir personne, que les troupeaux de vaches rouges et les chevaux. » À regarder les visages, les frontières, déjà si peu marquées, s’effacent : la tante Léontine par exemple, «appartient, comme Joseph, comme l’arrière-grand-père, à l’une des deux peuplades, celle des Mongols : le visage large et rond, aux pommettes et aux arcades sourcilières marquées, les yeux bridés» ; son mari, mort depuis longtemps, malgré le costume : « veste de toile grise et casquette », large ceinture autour de la taille, appartient à «celle des Sarrasins, avec leurs yeux charbonneux et leur peau mate ». Quant au cimetière de Bessèges, avec sa «quincaillerie dévote et naïve », son «exposition permanente de dentelle et de macramé sépulcral», il fait «songer à ces églises de pueblos indiens où les statues bariolées de saints ressemblent à des effigies de dieux zapotèques. »

De l’ultime montée avant l’arrivée au village, la veille de l’enterrement de Lucie, aux heures qui suivent, avant le retour vers une ville qui n’est pas nommée, deux jours s’écoulent qui font se rencontrer les vivants et les morts. Il y a ceux qui viennent, ceux qui montent au village visiter la jeune morte, ses parents, et ceux qui ne viendront pas, trop vieux ou morts déjà. Le récit oscille entre le présent de l’histoire et l’enchaînement des souvenirs. Le temps s’étire, s’immobilise : portraits et anecdotes se logent dans les creux, s’accrochent à ceux qui sont là comme aux autres. « Le cousin Léon ne viendra pas » ; « Pujol ne viendra pas », « les Soubeyran ne viendront pas » : cela sonne comme des phrases d’appel, elles font se lever les morts qui viennent quand même habiter la page, peupler le récit des heures qui précédent l’enterrement de Lucie.

Sur le fil du récit principal se greffent des vies, saisies par bribes, réduites parfois à une brève anecdote. Il y a par exemple l’histoire de Martine, à laquelle s’accrochent quelques souvenirs d’enfance, lorsque les deux frères venaient au village pour les vacances. Elle tient en peu de mots : « Est arrivé un grand gaillard peu causant, à cartouchière et ceinturon. Même ici, ses manières paraissaient frustes, son langage difficile. Il l’a vite épousée et emmenée dans son fief. De ce jour – il y a bientôt trente ans – ce fut terminé. Martine n’est presque plus sortie de chez elle. » Et le lecteur n’apprendra rien d’autre. Elle s’efface pour laisser place à d’autres qui vivent, ont aussi vécu là. Dans l’attente, pendant la messe (le narrateur est resté dehors comme tant d’autres du village et des environs, que l’église ne peut contenir) se logent d’autres excroissances, des récits latéraux qui nous mènent de mort en mort en produisant sur le lecteur l’effet d’une photo bougée.
Parfois le subtil décalage établi entre les deux lignes narratives, entre l’évocation des anciens morts et le récit, toujours retardé, de l’enterrement de Lucie, s’efface et les images se chevauchent, en surimpression. On croit atteindre le cimetière de Bessèges, on atteint celui de Saint-Étienne, qui lui ressemble, et peut-être aussi encore un autre, celui de Fauconde. Vieux et pauvres lieux où tout s’efface. « De temps à autre doit bien arriver ici un défunt tout neuf, un débutant de la mort. Mais on n’en aperçoit guère d’indice. Aussitôt l’invisible vieillesse des lieux l’absorbe. » Ainsi en ira-t-il de Lucie. Paradoxalement, malgré les portraits ou les péripéties touchant les uns ou les autres, la vie individuelle s’estompe, « on dirait que le pays ne cesse depuis des lustres d’inhumer et de ré-inhumer inlassablement les mêmes défunts. » Comme le fait le texte lui-même.
Pierre Jourde a écrit quelque chose comme l’envers des Vies minuscules de Pierre Michon. Un chant funèbre et collectif. Adressé au pays tout entier. « Ce qu’on enterre dans ce roman, ce sont les derniers paysans » prévient la quatrième de couverture. Le narrateur, son frère, leur improbable histoire, s’effacent. On ne saura presque rien de leur vie. Quelques vagues souvenirs d’enfance, quelques traits du père, mort lui aussi. C’est avec ce dernier pourtant que s’ouvre et se ferme le roman. S’il s’arrêtait à La Charité chaque fois qu’il montait au village, c’est qu’y vivait sa nourrice comme le lecteur l’apprend dans les quelques pages où le narrateur retrace pour finir le peu qu’il sait de la vie de son père. Ces bribes là sont écrites comme les autres, comme s’il y avait de l’indécence à ouvrir un espace intime en « pays perdu ». Il est significatif qu’on ignore presque tout de la maison familiale. On n’en voit que l’étable. Le lecteur n’entre pas chez les deux frères. Mais la même pudeur se retrouve dans l’évocation des maisons des autres. On y pénètre volontiers. À commencer par la maison de Marie-Claude et François, les parents de Lucie qui tiennent table ouverte comme ils ont toujours fait. Puis le narrateur nous mène ailleurs, sans multiplier les descriptions en bonne en due forme. Sans doute n’y a -t-il pas vraiment d’intimité à préserver chez ces paysans toujours prompts à offrir à boire ou à manger. On ne voit rien, ou presque rien. D’abord parce qu’il fait noir, il fait trop froid l’hiver pour que les maisons soient percées d’ouvertures nombreuses. Ensuite parce qu’il y a «la suie et la sueur, le purin et la poussière comme une tunique protectrice. ». L’auteur semble prendre plaisir à nous entraîner toujours plus loin dans la fange et l’ordure. Dans leur célébration ahurissante.

Le regard ne se détourne jamais. Pas de maison sans son tas d’immondices. Le roman peut se lire comme une marche vers la pourriture. Elle atteint son sommet avec cette vieille qui dort sur un tas qui ne contient pas que de vieux linges et autres débris d’une vie. Les charognes s’y mêlent, brouillant la frontière censée séparer les morts des vivants. Au final, il y a le tas de Joseph qui ne lavait jamais rien, mais on ne privera pas le lecteur d’en faire lui-même la découverte. Pierre Jourde a moins le goût du sordide que de l’ordure. Et si l’on y découvre un trésor, il est sûr qu’il ne se composera pas de pacotilles brillantes.
Il ne faudrait pas croire qu’un quelconque naturalisme pousse l’auteur à décrire la saleté ou l’alcoolisme et ses ravages... Ni que l’Alcool, l’Hiver, la Merde et la Solitude soient ici des dieux grotesques et terrifiants. Il me semble qu’il s’agit plutôt de verser dans l’humour. Comme dans les pages consacrées à la dent unique qui orne la bouche de la plupart des villageois. Mode ? forme de dandysme ? expression d’une esthétique ? le narrateur formule ces drôles d’hypothèses avant de poursuivre : « On aurait pu voir aussi dans la persistance de la dent unique au fond d’un palais noir une métaphore des solitaires du pays au fond de leurs maisons. Ou encore, une image du sanglier, que l’on va chercher au plus impénétrable de la forêt. » Rites et légendes s’esquissent. « C’était comme le reste incongru d’une époque archaïque, une trace d’ancêtres fabuleux nantis d’un seul œil, d’une oreille, d’un bras, sautillant sur leur jambe unique. » Au reste incongru d’une époque archaïque répond le fragment saugrenu d’un texte qui tente de proposer une nouvelle manière de voir et de décrire le monde paysan.

Le saugrenu n’explique pas tout. Un dernier aspect frappe par son contraste avec la société dans laquelle nous vivons. C’est ici le monde du silence. Personne n’échange de paroles ; on mange, on boit, le premier janvier par exemple où il s’agit bel et bien de finir ivre mort ; on ne «dialogue» pas. Les phrases prononcées sont rares ; la première, « Lucie est morte ce matin», la seconde : « Tu veux monter la voir ? », n’appellent guère de réponse. Du moins orale, de la part des personnages ; l’écriture est une manière de répondre.
Rien ne se transmet dans l’univers des personnages ; tout se passe comme si rien ne s’y racontait, malgré la tante Léontine. « On n’échappe pas à son bavardage. Elle est la généalogiste et la chroniqueuse la plus efficace, la plus exhaustive du canton. » Elle sait tout, les liens entre les familles, les villages, entre les vivants et les morts. Mais l’auteur (à dessein mal caché derrière le narrateur) précise ce qu’il n’a pas voulu faire : recueillir cette parole ininterrompue comme le firent les « folkloristes du XIXe siècle qui parcouraient la province et recueillaient précieusement les histoires qu’une aïeule était la seule à connaître encore dans un village reculé. » A chacun son rôle. La tante, « il faut l’écouter et ne pas l’écouter, simplement entendre dans sa voix la modulation d’une intimité sans figure, le murmure du temps. » Le narrateur se tait, qui voulait l’interroger sur son père, cet homme à la parole entravée que le fils n’a pas su aider. Ce ne sont pas les mots de la tante que l’on entend, magnétophone branché et guillemets ouverts, parce qu’il n’y a pas de guillemets à ouvrir ; pas de paroles à recueillir, fût-ce celle du père. Perdu ? Le mot ne cesse d’être interrogé dans ce beau récit de fouilles d’une mémoire anonyme et collective, qui semble né d’une contrainte exigeante, le refus de parler de soi.

Mireille Hilsum
(mars 2004)

Mireille Hilsum, maître de conférences à l'Université Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse, entre autres choses, à la littérature suisse francophone ; elle étudie aujourd'hui la "relecture" de leurs oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

du même auteur :
LE JOURDE ET NAULLEAU, Précis de littérature du XXIe siècle, Mots et Cie, 2004.

http://www.espritdespeninsules.com/index.php

http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1403