Une adolescence en Gueldre
éditions La Table Ronde, 2005

 


Elargissement du fugitif

C'est l'histoire d'un enfant étrange que nul ne peut convaincre, les décennies passant, qu'il est devenu grand, peut-être même "écrivain", et qui pour toute réponse cultive un vieux chagrin chiffonné, rumine la fugue idéale...

Jean-Claude Pirotte est auteur depuis 1982 (La pluie à Rethel) d'une quinzaine de récits sans compter les essais, mélanges, chroniques et même « enfantines » que mentionne sa bibliographie, comme autant d'obliques ouvertes dans les alignements génériques. A l'appui de cette image de frondeur irréductible, il est d'usage d'évoquer encore une histoire ancienne : en 1975, alors avocat, Pirotte est condamné à 20 mois de prison pour avoir favorisé la tentative d'évasion d'un client. Se soustrayant à la peine, il se lance dans cinq années de fuite à travers diverses provinces françaises et européennes. Une manière comme une autre de renaître, puis redéployer une enfance en des lignes inoubliables (« Ce qui compte, c'est le loisir merveilleux que me ménagent aujourd'hui ceux qui m'ont condamné, en m'apprenant à leur insu que la lumière éblouissante de l'exil se mérite. »extrait de Cavale). Citons encore La vallée de Misère, Les contes bleus du vin, Sarah, feuille morte, La légende des petits matins parmi tant d'autres titres très recommandables (parus aux éditions La Table Ronde ou à celles du Temps qu'il fait). L'ouvrage qui sort aujourd'hui, Une adolescence en Gueldre, s'impose dans cette bibliographie déjà vaste comme une oeuvre décisive, à la fois parce qu'elle se révèle un sommet de prose poétique et parce qu'elle reconstitue, dans le parcours de l'auteur, un chaînon manquant de l'écriture de soi.

En effet, ici, Pirotte revient sur une période de son existence jusque-là peu abordée (de façon détournée dans ses récits, ou succintement lors d'entretiens) : son enfance, et plus précisément, au bout de l'enfance peut-être, la longue fugue qu'il fit vers douze ans. Ce n'était pas la première, semble-t-il, ce ne serait pas la dernière. Celle-ci l'emmena loin, de Belgique (où il vivait chez ses parents) au Danemark, et surtout, elle n'eut pas de fin véritable, de retour désastreux qui l'annule dans la « rugueuse réalité » : reparti en direction du Sud, le jeune Jean-Claude est surpris à chaparder dans une épicerie par un vieux monsieur. Le vieux monsieur ne lui tape pas sur le bout des doigts. Il parle français, lui paie sa limonade et présente l'avorton à sa famille. Nous sommes dans un village au coeur de la Hollande, en Gueldre. Jean-Claude Pirotte restera longtemps chez monsieur Prins en qui il vient de trouver une sorte d'ami et de maître. Le crime paie.

Autour de cet épisode fondateur se construit un livre dont, bien entendu, il ne faut pas attendre de linéarité autobiographique ou d'enquête psychologique. Tout au contraire : la fugue a permis à l'enfant de demeurer dans une réalité à demi-rêvée que l'écriture, cinq ou cinquante plus tard, perpétue miraculeusement. Le thème de l'enfance se présente comme un élément fondamental, la source inépuisable des fuites dans l'imaginaire qui parsèment les vies et l'oeuvre de Pirotte. Ainsi, il s'étonnera lui-même d'avoir tenté d'écrire cette scène de l'épicerie, intensément vécue et purement romanesque, trop indécise en somme pour se laisser surprendre par les mots :« J'aurais dû décrire le décor de la rencontre, la figure de l'épicier, les parfums d'une fin d'après-midi de village, le vent léger qui semblait déplacer lentement l'horizon. [...] La description que je pourrais hasarder m'éloignerait d'un rêve. Et puis on ne peut pas vivre deux fois, même si c'est à ma double vie que je suis attaché. »

« Roman d'éducation » si l'on veut : l'auteur se dérobe aujoud'hui au roman comme il refusa l'éducation idéale qu'on lui proposait (le rapport au père imprègne le livre, reflet d'un refus radical de toute filiation autre que littéraire et choisie : « Il n'existe pas » répond le jeune fugueur à l'adulte qui l'interroge sur son père). Son récit se brise et se voile dans un dispositif énonciatif complexe où le narrateur exhibe puis déjoue sans cesse la coïncidence avec l'auteur. Pirotte reste par là du côté des poètes et même, soyons grossiers, des lyriques : « Les poètes tiennent en respect les ennemis de la paresse et du romanesque diurne ». Nocturne à souhait, la quête de soi qu'il mène depuis des années par les livres ne semble possible qu'autant qu'elle le libère des images de ses doubles. Ainsi, se plaît-il à écrire avec une justesse impitoyable et malgré trente ans de « carrière » : « je ne serai jamais écrivain ». Il ne sera jamais écrivain, Pirotte, c'est vrai : il vit tout entier en littérature. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'une de ses pratiques stylistiques favorites soit, depuis longtemps, la citation, qui irrigue généreusement ce récit, exposée comme marge, transgression du langage courant : « Qui me dira, Stendhal ou André Dhôtel, s'il existe un marché noir de la littérature ? Des livres que j'approche en fraude m'éblouissent. Et me désespèrent, mais c'est un désespoir lumineux et quasi criminel. » Nerval, Jack London, Tardieu, Cervantès, Emmanuel Bove, Mac Orlan, Valery, Follain ou Jacques de Voragine pêle-mêles et quelques peintres encore composent la faune des ombres familières, l'arrière-salle du réel où l'on ne risque pas d'être reconnu.

La parole naît certes d'une crise radicale de l'inscription dans le réel, se construit sur la mise en question de sa légitimité même : « Ecrire, est-ce bien la peine ? Sinon pour toucher du doigt cette maxime: toute vie est imaginaire ». Mais paradoxalement, Pirotte la transforme en une poésie terriblement concrète. Remettant sur le métier la somptueuse écriture qu'on lui connait, cette période savante accordée à sa pudeur autant qu'aux paysages, il se joue des modèles qu'imposent les agitations passagères : « Démodé ? Je veux demeurer à jamais passionnément démodé. Ce sera ma façon d'être résolument moderne. Et je n'écris que pour voir de très loin les pluies à venir en robes longues, et m'envelopper de parfums d'herbes, de tourbe, et de musc féminin. » Aveu de classicisme sensuel sur lequel il convient de ne pas se méprendre : s'il s'affiche comme réactionnaire (« nous ne sommes pas des progressistes. Nous résistons de tout notre poids d'inertie féroce aux démocrates baveux. »), c'est de remonter vers l'enfance, à la source des convulsions naturelles du monde pris dans l'imaginaire. Nul ne saurait mieux appuyer cette fraude contre les moeurs mesquines des adultes qu'André Dhôtel, autre père adoptif de l'auteur : « Un gamin est plus dépourvu de ressources que le souriceau, mais il sent dans son coeur des germes de gloire. » Et Pirotte, de lui répondre en compère officiant aux mêmes subversions douces : « L'enfant, comme la prostituée, éprouve la vocation du martyr, et la certitude du pardon.»

Jean-Baptiste Monat
(octobre 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

 

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Auteurs/Pirotte/pirotte.html

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Fougerolles.html

http://www.inventaire-invention.com/textes/pirotte_dentiste.htm

http://www.cepdivin.org/pirotte/pirotte2004.html
(colloque sur Jean-Claude Pirotte et le vin, en juin 2004 à Bordeaux)

http://www.servicedulivre.be/fiches/p/pirotte.htm