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Elargissement
du fugitif
C'est
l'histoire d'un enfant étrange que nul ne peut convaincre,
les décennies passant, qu'il est devenu grand, peut-être
même "écrivain", et qui pour toute réponse
cultive un vieux chagrin chiffonné, rumine la fugue idéale...
Jean-Claude
Pirotte est auteur depuis 1982 (La pluie à Rethel)
d'une quinzaine de récits sans compter les essais, mélanges,
chroniques et même « enfantines » que mentionne
sa bibliographie, comme autant d'obliques ouvertes dans les alignements
génériques. A l'appui de cette image de frondeur irréductible,
il est d'usage d'évoquer encore une histoire ancienne : en
1975, alors avocat, Pirotte est condamné à 20 mois
de prison pour avoir favorisé la tentative d'évasion
d'un client. Se soustrayant à la peine, il se lance dans
cinq années de fuite à travers diverses provinces
françaises et européennes. Une manière comme
une autre de renaître, puis redéployer une enfance
en des lignes inoubliables (« Ce qui compte, c'est le
loisir merveilleux que me ménagent aujourd'hui ceux qui m'ont
condamné, en m'apprenant à leur insu que la lumière
éblouissante de l'exil se mérite. »extrait
de Cavale). Citons encore La
vallée de Misère, Les contes
bleus du vin, Sarah, feuille morte, La légende des petits
matins parmi tant d'autres titres très recommandables
(parus aux éditions La Table Ronde ou à celles du
Temps qu'il fait). L'ouvrage qui sort aujourd'hui, Une
adolescence en Gueldre, s'impose dans cette bibliographie
déjà vaste comme une oeuvre décisive, à
la fois parce qu'elle se révèle un sommet de prose
poétique et parce qu'elle reconstitue, dans le parcours de
l'auteur, un chaînon manquant de l'écriture de soi.
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En
effet, ici, Pirotte revient sur une période de son
existence jusque-là peu abordée (de façon
détournée dans ses récits, ou succintement
lors d'entretiens) : son enfance, et plus précisément,
au bout de l'enfance peut-être, la longue fugue qu'il
fit vers douze ans. Ce n'était pas la première,
semble-t-il, ce ne serait pas la dernière. Celle-ci
l'emmena loin, de Belgique (où il vivait chez ses parents)
au Danemark, et surtout, elle n'eut pas de fin véritable,
de retour désastreux qui l'annule dans la «
rugueuse réalité » : reparti en direction
du Sud, le jeune Jean-Claude est surpris à chaparder
dans une épicerie par un vieux monsieur. Le vieux monsieur
ne lui tape pas sur le bout des doigts. Il parle français,
lui paie sa limonade et présente l'avorton à
sa famille. Nous sommes dans un village au coeur de la Hollande,
en Gueldre. Jean-Claude Pirotte restera longtemps chez monsieur
Prins en qui il vient de trouver une sorte d'ami et de maître.
Le crime paie. |
Autour de cet
épisode fondateur se construit un livre dont, bien entendu,
il ne faut pas attendre de linéarité autobiographique
ou d'enquête psychologique. Tout au contraire : la fugue a
permis à l'enfant de demeurer dans une réalité
à demi-rêvée que l'écriture, cinq ou
cinquante plus tard, perpétue miraculeusement. Le thème
de l'enfance se présente comme un élément fondamental,
la source inépuisable des fuites dans l'imaginaire qui parsèment
les vies et l'oeuvre de Pirotte. Ainsi, il s'étonnera lui-même
d'avoir tenté d'écrire cette scène de l'épicerie,
intensément vécue et purement romanesque, trop indécise
en somme pour se laisser surprendre par les mots :« J'aurais
dû décrire le décor de la rencontre, la figure
de l'épicier, les parfums d'une fin d'après-midi de
village, le vent léger qui semblait déplacer lentement
l'horizon. [...] La description que je pourrais hasarder m'éloignerait
d'un rêve. Et puis on ne peut pas vivre deux fois, même
si c'est à ma double vie que je suis attaché. »
« Roman
d'éducation » si l'on veut : l'auteur se dérobe
aujoud'hui au roman comme il refusa l'éducation idéale
qu'on lui proposait (le rapport au père imprègne le
livre, reflet d'un refus radical de toute filiation autre que littéraire
et choisie : « Il n'existe pas » répond
le jeune fugueur à l'adulte qui l'interroge sur son père).
Son récit se brise et se voile dans un dispositif énonciatif
complexe où le narrateur exhibe puis déjoue sans cesse
la coïncidence avec l'auteur. Pirotte reste par là du
côté des poètes et même, soyons grossiers,
des lyriques : « Les poètes tiennent en respect
les ennemis de la paresse et du romanesque diurne ».
Nocturne à souhait, la quête de soi qu'il mène
depuis des années par les livres ne semble possible qu'autant
qu'elle le libère des images de ses doubles. Ainsi, se plaît-il
à écrire avec une justesse impitoyable et malgré
trente ans de « carrière » : « je ne
serai jamais écrivain ». Il ne sera jamais écrivain,
Pirotte, c'est vrai : il vit tout entier en littérature.
Rien d'étonnant dès lors à ce qu'une de ses
pratiques stylistiques favorites soit, depuis longtemps, la citation,
qui irrigue généreusement ce récit, exposée
comme marge, transgression du langage courant : « Qui
me dira, Stendhal ou André Dhôtel,
s'il existe un marché noir de la littérature ? Des
livres que j'approche en fraude m'éblouissent. Et me désespèrent,
mais c'est un désespoir lumineux et quasi criminel. »
Nerval, Jack London, Tardieu, Cervantès,
Emmanuel Bove, Mac Orlan, Valery, Follain
ou Jacques de Voragine pêle-mêles et quelques peintres
encore composent la faune des ombres familières, l'arrière-salle
du réel où l'on ne risque pas d'être reconnu.
La parole naît
certes d'une crise radicale de l'inscription dans le réel,
se construit sur la mise en question de sa légitimité
même : « Ecrire, est-ce bien la peine ? Sinon pour
toucher du doigt cette maxime: toute vie est imaginaire ».
Mais paradoxalement, Pirotte la transforme en une poésie
terriblement concrète. Remettant sur le métier la
somptueuse écriture qu'on lui connait, cette période
savante accordée à sa pudeur autant qu'aux paysages,
il se joue des modèles qu'imposent les agitations passagères
: « Démodé ? Je veux demeurer à jamais
passionnément démodé. Ce sera ma façon
d'être résolument moderne. Et je n'écris que
pour voir de très loin les pluies à venir en robes
longues, et m'envelopper de parfums d'herbes, de tourbe, et de musc
féminin. » Aveu de classicisme sensuel sur lequel
il convient de ne pas se méprendre : s'il s'affiche comme
réactionnaire (« nous ne sommes pas des progressistes.
Nous résistons de tout notre poids d'inertie féroce
aux démocrates baveux. »), c'est de remonter vers
l'enfance, à la source des convulsions naturelles du monde
pris dans l'imaginaire. Nul ne saurait mieux appuyer cette fraude
contre les moeurs mesquines des adultes qu'André
Dhôtel, autre père adoptif de l'auteur : «
Un gamin est plus dépourvu de ressources que le souriceau,
mais il sent dans son coeur des germes de gloire. » Et
Pirotte, de lui répondre en compère officiant aux
mêmes subversions douces : «
L'enfant, comme la prostituée, éprouve la vocation
du martyr, et la certitude du pardon.»
Jean-Baptiste
Monat
(octobre 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français (il a travaillé,
entre autres, sur Armand Robin) et
déambule volontiers aux confins des genres littéraires,
vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Auteurs/Pirotte/pirotte.html
http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Fougerolles.html
http://www.inventaire-invention.com/textes/pirotte_dentiste.htm
http://www.cepdivin.org/pirotte/pirotte2004.html
(colloque sur Jean-Claude Pirotte et le vin, en juin 2004 à
Bordeaux)
http://www.servicedulivre.be/fiches/p/pirotte.htm
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