Le monte-plats
d’Harold Pinter
Mise en scène de Kate McGatlin

Avec Gilles Droulez et Gérard Dubuis

au Carré 30, Lyon
Du 25 octobre au 5 novembre 2006

 

Les rébellions dérisoires

Dans une chambre miteuse, Ben et Gus attendent le signal habituel pour remplir leur contrat : la routine… Sauf que, ce jour-là, un curieux malaise traîne autour d’eux ; Gus s’inquiète, Ben s’énerve – et un mystérieux monte-plats se met en branle… Il y a dans cette pièce courte, à deux personnages, tout le talent du dramaturge anglais Harold Pinter (Prix Nobel 2005), qui, sous mine d’une simple conversation entre collègues mal lunés, touche aux abîmes psychologiques et sociales de la condition humaine : l’absurdité de l’autorité, comme de l’obéissance, l’art du malentendu, de la petite maladresse d’expression qui vire au pugilat moral, la cruauté sociale, qui veut que toujours le soumis soit dépossédé de lui-même, les énigmes laconiques et le cynisme des hauts pouvoirs – tout cela est subtilement véhiculé par les aléas de la discussion, hachée, entre les deux personnages, et par la bizarrerie de la situation : se passe-t-il réellement quelque chose ? La stupidité, brute ou gentille, des deux héros, finit par emporter le spectateur, pour malmener sa tendance à ne pas questionner l’incompréhensible ; l’attente se peuple de tensions, d’incertitudes ridicules, mais, dans un monde sans mode d’emploi, l’absence de bon sens pourrait-elle être un atout ?

La mise en scène resserrée de Kate McGatlin entoure ce huis clos kafkaïen d’une ironie grinçante de légèreté, puisant dans la naïveté des dessins animés comme dans le solennel de certaines devises américaines (annuit coeptis, novus ordo seclorum) pour embraser une condition humaine tragiquement burlesque, candide à en mourir. L’ensemble est porté par deux comédiens, Gilles Droulez (Ben) et Gérard Dubuis (Gus), dans une communauté de jeu – le réel flirtant avec le clownesque, le dialogue dépassant les mots – rappelant les grands duos du théâtre de Beckett, ou du cinéma de Jim Jarmush.

Ainsi Le Monte-Plats s’élève-t-il, de bourrades professionnelles en silences misérables, jusqu’à un mélange déconcertant de contentement amusé et d’impatience tendue : en croisant le cadrage univoque d’un théâtre de l’absurde, à la Ionesco, et d’un théâtre contemporain engagé, à la Edward Bond par exemple, Harold Pinter s’inscrit dans un entre-deux d’une remarquable finesse, qui ne manque pas de faire rire ni d’interloquer.

Nicolas Cavaillès
(octobre 2006)

http://www.haroldpinter.org/

Le Carré 30
Théâtre de proximité, de création, de recherche, de découverte et d'expérimentation.
12, rue Pizay, Lyon 1er.
04 78 39 74 61

http://carre30lyon.free.fr