Le Dico du Français branché
Seuil, 1999

 

 


Si pour vous un "youka" est une plante d’appartement, si un "after eight" n’est, selon vous, qu’un simple carré de chocolat fourré à la menthe ou encore si, à votre sauce, une "bavette" se consomme à l’échalote, alors vous avez sérieusement besoin de consulter Le Dico du français branché de Pierre Merle pour commencer à appréhender cette curieuse planète désormais incontournable – pour le meilleur et pour le pire - appelée branchitude.

Elle se situe dans un espace-temps plus ou moins définissable. Concernant l’espace, on peut, grosso modo et sans craindre de trop se tromper, situer le centre névralgique de la branchitude française, aussi appelée branchetterie, à Paris, banlieue comprise. Pour ce qui est du temps, la frontière temporelle de la branchitude est par nature soumise à une éternelle fuite en avant. Comme pour la mode vestimentaire ou les ordinateurs, la branchitude avertie (un branché averti en vaut deux) appartient aux initiateurs de tendances et non au citoyen-lambda-comme-vous-et-moi : le temps que ces tendances transitent des « premiers » aux « derniers », tout a largement été prémâché, consommé, digéré et le produit est déjà périmé ! On préférera donc situer la branchitude en fonction de l’âge de ceux qui la font et la défont au quotidien : les jeunes, et - par voie de conséquence et jeunisme obligeant - les plus vieux (ou les moins jeunes, c’est selon) qui ne se sentent plus de joie à l’idée, par exemple, que le gothique puisse être à la mode : la mort pourra enfin les cueillir au sommet de la branchitude ! Attention seulement à ne pas couper celle sur laquelle ils sont assis.

Mais la branchitude est avant tout une barrière permettant au branché de se distinguer du non-branché et d’affirmer par-là qu’ « il n’en est pas ». Pierre Merle confirme l’existence, entre le Parisien branché et le « rural profond », de cette frontière linguistique que le deuxième ne franchit qu’en passant indéfectiblement pour un « touriste » aux yeux du second. On trouvera ainsi volontiers des touristes dans la capitale mais plus encore « en régions ». D’où l’explication de l’auteur quant à la locution « rural profond » : « "Profond" comme les débiles du même nom, peut-être, aux yeux de ce citoyen de la France superficielle (qu’il faut bien opposer à la France dite, précisément, profonde) qu’est le branché, amateur de terroir par ouï-dire. »

On amadouera le "néopathe" (« personne souffrant, selon Lucas Fournier (C’est nouveau, ça vient de sortir, Ed. du Seuil, 1987), d’une véritable douleur physique et psychologique face au nouveau. Le néopathe "vit avec le sentiment pathologique que, quoi qu’il fasse, il sera toujours déphasé, décalé, en retard". ») avec quelques expressions rigolotes témoignant de la «coolitude» des branchés comme « avoir les narines en stéréo » : « Avoir la cloison nasale détériorée à la suite d’inhalations trop fréquentes de cocaïne. » ou « dans le sens des ailerons d’une huître » c’est-à-dire « en vrac, pêle-mêle, n’importe comment, à la va-comme-je-te-pousse, dans tous les sens. Savoureux et savant contre-pied fait à la contrepèterie de "dans le sens des aiguilles d’une montre" qui, comme chacun sait, signifie : au poil, comme il faut .» Il est nécessaire de familiariser le néopathe avec le « parler branché » avec, pour n’en citer qu’un, un tic de langage qui atteint tout branché qui l’est suffisamment (branché … et atteint !) : le « on va dire ». « Le branché, qui, comme chacun sait, a mille choses à faire et donc pas de temps à perdre, en remet souvent une petite couche en ajoutant : « pour parler vite ». Pas la peine de donner des exemples, vous n’avez qu’à ouvrir l’oreille, et la bonne, entre autres dans les émissions de radio et de télé. C’est, on va dire et pour parler vite : envahissant !

On pourra aussi goûter des branchouillardises comme le bien connu « phallique » : «Evidemment tout, absolument tout, de la Tour Eiffel au stylo à bille en passant par un sucre d’orge, un canif, un saxophone ou une brosse à cheveux, peut être a priori considéré comme phallique. Tout dépend du niveau de problématique obsessionnelle de celui qui se pose en analyste…» ou encore le plus fantasque « écoguerrier » (« défenseur de la nature et des animaux prêt à tout acte de violence si nécessaire»). Face à cette invasion verbale, Les Chevaliers du Subjonctif (Erik Orsenna, Les Chevaliers du Subjonctif, Stock, 2004.) n’ont plus qu’à faire de la résistance...

On appréciera enfin les savoureuses mises en situation comme pour l’expression performative « entre guillemets » : « Ne pas hésiter, tant qu’on y est, à mimer lesdits guillemets à l’aide de deux doigts montés à hauteur des épaules, qu’on replie frénétiquement deux ou trois fois de suite au moment où l’on prononce le mot déjà annoncé comme étant à prendre entre guillemets. Mais deux ou trois précautions, sans doute, valent mieux qu’une. Les exemples surabondent à la radio, à la télé, dans la rue, partout. En voici un, particulièrement «surprécautionné», pêché le 14 novembre 1998 sur France Inter dans une émission où il était question du travail des handicapés mentaux : "Un salarié dit, entre guillemets, normal."»

Non content d’avoir abordé quelques insultes et autres envolées vulgaires dans Le Dico du Français branché, Pierre Merle, facétieux collectionneur de gros mots, les a compilées dans son Petit traité de l’injure. A savourer sans modération.

Louise Charbonnier
(octobre 2004)