|
Si pour vous
un "youka" est une plante d’appartement, si un "after
eight" n’est, selon vous, qu’un simple carré
de chocolat fourré à la menthe ou encore si, à
votre sauce, une "bavette" se consomme à l’échalote,
alors vous avez sérieusement besoin de consulter Le
Dico du français branché de Pierre Merle
pour commencer à appréhender cette curieuse planète
désormais incontournable – pour le meilleur et pour
le pire - appelée branchitude.
Elle se situe
dans un espace-temps plus ou moins définissable. Concernant
l’espace, on peut, grosso modo et sans craindre de trop se
tromper, situer le centre névralgique de la branchitude française,
aussi appelée branchetterie, à Paris, banlieue comprise.
Pour ce qui est du temps, la frontière temporelle de la branchitude
est par nature soumise à une éternelle fuite en avant.
Comme pour la mode vestimentaire ou les ordinateurs, la branchitude
avertie (un branché averti en vaut deux) appartient aux initiateurs
de tendances et non au citoyen-lambda-comme-vous-et-moi : le temps
que ces tendances transitent des « premiers » aux «
derniers », tout a largement été prémâché,
consommé, digéré et le produit est déjà
périmé ! On préférera donc situer la
branchitude en fonction de l’âge de ceux qui la font
et la défont au quotidien : les jeunes, et - par voie de
conséquence et jeunisme obligeant - les plus vieux (ou les
moins jeunes, c’est selon) qui ne se sentent plus de joie
à l’idée, par exemple, que le gothique puisse
être à la mode : la mort pourra enfin les cueillir
au sommet de la branchitude ! Attention seulement à ne pas
couper celle sur laquelle ils sont assis.
 |
Mais
la branchitude est avant tout une barrière permettant
au branché de se distinguer du non-branché et
d’affirmer par-là qu’ « il n’en
est pas ». Pierre Merle confirme l’existence,
entre le Parisien branché et le « rural profond
», de cette frontière linguistique que le deuxième
ne franchit qu’en passant indéfectiblement pour
un « touriste » aux yeux du second. On trouvera
ainsi volontiers des touristes dans la capitale mais plus
encore « en régions ». D’où
l’explication de l’auteur quant à la locution
« rural profond » : « "Profond"
comme les débiles du même nom, peut-être,
aux yeux de ce citoyen de la France superficielle (qu’il
faut bien opposer à la France dite, précisément,
profonde) qu’est le branché, amateur de terroir
par ouï-dire. » |
On amadouera
le "néopathe" (« personne souffrant,
selon Lucas Fournier (C’est nouveau, ça vient de sortir,
Ed. du Seuil, 1987), d’une véritable douleur physique
et psychologique face au nouveau. Le néopathe "vit avec
le sentiment pathologique que, quoi qu’il fasse, il sera toujours
déphasé, décalé, en retard". »)
avec quelques expressions rigolotes témoignant de la «coolitude»
des branchés comme « avoir les narines en stéréo
» : « Avoir la cloison nasale détériorée
à la suite d’inhalations trop fréquentes de
cocaïne. » ou « dans le sens des ailerons
d’une huître » c’est-à-dire
« en vrac, pêle-mêle, n’importe comment,
à la va-comme-je-te-pousse, dans tous les sens. Savoureux
et savant contre-pied fait à la contrepèterie de "dans
le sens des aiguilles d’une montre" qui, comme chacun
sait, signifie : au poil, comme il faut .» Il est nécessaire
de familiariser le néopathe avec le « parler branché
» avec, pour n’en citer qu’un, un tic de langage
qui atteint tout branché qui l’est suffisamment (branché
… et atteint !) : le « on va dire ». « Le
branché, qui, comme chacun sait, a mille choses à
faire et donc pas de temps à perdre, en remet souvent une
petite couche en ajoutant : « pour parler vite ». Pas
la peine de donner des exemples, vous n’avez qu’à
ouvrir l’oreille, et la bonne, entre autres dans les émissions
de radio et de télé. C’est, on va dire et pour
parler vite : envahissant !
On pourra aussi
goûter des branchouillardises comme le bien connu «
phallique » : «Evidemment tout, absolument tout,
de la Tour Eiffel au stylo à bille en passant par un sucre
d’orge, un canif, un saxophone ou une brosse à cheveux,
peut être a priori considéré comme phallique.
Tout dépend du niveau de problématique obsessionnelle
de celui qui se pose en analyste…» ou encore le
plus fantasque « écoguerrier » (« défenseur
de la nature et des animaux prêt à tout acte de violence
si nécessaire»). Face à cette invasion
verbale, Les Chevaliers du Subjonctif (Erik
Orsenna, Les Chevaliers du Subjonctif, Stock, 2004.) n’ont
plus qu’à faire de la résistance...
On appréciera
enfin les savoureuses mises en situation comme pour l’expression
performative « entre guillemets » : « Ne pas
hésiter, tant qu’on y est, à mimer lesdits guillemets
à l’aide de deux doigts montés à hauteur
des épaules, qu’on replie frénétiquement
deux ou trois fois de suite au moment où l’on prononce
le mot déjà annoncé comme étant à
prendre entre guillemets. Mais deux ou trois précautions,
sans doute, valent mieux qu’une. Les exemples surabondent
à la radio, à la télé, dans la rue,
partout. En voici un, particulièrement «surprécautionné»,
pêché le 14 novembre 1998 sur France Inter dans une
émission où il était question du travail des
handicapés mentaux : "Un salarié dit, entre guillemets,
normal."»
Non content
d’avoir abordé quelques insultes et autres envolées
vulgaires dans Le Dico du Français branché,
Pierre Merle, facétieux collectionneur de gros mots, les
a compilées dans son Petit traité de l’injure.
A savourer sans modération.
Louise
Charbonnier
(octobre 2004)
|