L'illusion - Faim, soif
Lansman Editeur,
Nocturnes Théâtre, 2003

 

D’aucuns, parmi les gens de théâtre, affirment à qui veut l’entendre qu’il n’y a plus aujourd’hui de véritables dramaturges, plus de véritables textes théâtraux, et qu’on est condamné aux reprises ou aux adaptations. S’il n’en fallait qu’un pour permettre de démentir ces propos, ce serait bien Jean-Marie Piemme. Professeur à l’INAS (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle) de Bruxelles, il a écrit depuis 1987 plus de 25 pièces, ainsi que plusieurs essais sur le théâtre. Et l’abondance de la production ne nuit pas à la qualité.

L’illusion et Faim, soif, deux pièces publiées en un seul volume, ont en commun de mettre en scène ce qui est justement du ressort tout particulier du théâtre : les rapports conflictuels ou harmonieux entre réalité et illusion, entre veille et rêve ; et ainsi, tout en fondant leur existence sur la fiction, de donner aux personnages qui les peuplent l’épaisseur de l’humanité. « Notre besoin d’illusion est ce que nous avons de plus beau, il fait de nous des équilibristes, nous marchons sur un fil à des centaines de mètres de hauteur, nous frémissons dans la nuit, mais pas de peur, pas d’inquiétude, nous frémissons de désir ! d’un tel désir d’envol que même l’oiseau ne le connaît pas. », dit l’un des personnages inventés/existants de L’illusion.


Mais pour que les rêves se muent en volonté, pour que l’illusion prenne corps, il faut y croire, contre toute raison, selon l’image utilisée par Léa dans Faim, soif : « Ce n’est pas le soleil qui a fait fondre la cire des ailes d’Icare. Le soleil ne fait pas des choses pareilles ! 1) Icare croit. 2) Icare cesse de croire. 3) Icare tombe. Tu vois le rapport ? Les oiseaux ne tombent jamais, parce que jamais tu ne verras un oiseau cesser de croire qu’il vole ! ». Léa, dans sa recherche d’une vraie vie, d’une vie qui permettrait d’assouvir les désirs humains, accomplit un travail de poète, proférant sur la scène des mots qui créent un univers et son envers, des univers et leurs envers ; les mots de Léa et des autres, dans les deux pièces, donnent chair aux personnages eux-mêmes, les faisant surgir vivants de leur imagination ou de leur mémoire, les perdant aussi : « J’aime infiniment fermer les yeux. Je te devine avec tes joues de feu, immobile en personnage d’une histoire qui attend un souffle pour s’animer », dit Gloria à Julia dans L’illusion (notons au passage cette prédilection pour des prénoms féminins qui riment en « a »).

Le monde ne va pas comme on veut, mais il faut vouloir le faire aller. A la fin du volume, « le taciturne » qui, comme le suggère son nom, n’a pas dit grand-chose jusqu’à présent, se lance dans une immense tirade dont l’une des dernières phrases tire la conclusion des deux pièces : « L’homme est fait pour les grandes utopies ». Rien de tel que l’espace scénique pour figurer l’utopie.

Jean-Pierre Longre
(juin 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

du même auteur : Les B@lges (Lansman, 2002)

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