Entre Chienne et loup
Ed. Espaces 34, 2004

du même auteur
C’est ma terre et c’est les miens
Les impressions nouvelles, 2005

 

 

18 décembre 2006
Lecture de Entre chienne et loup au Théâtre de Charenton, suivie d’une rencontre avec Philippe Touzet, auteur en résidence sur la saison 2006-2007

lundi à 19 h, Théâtre des 2 rives, Charenton-le-pont (94)
01 46 76 67 01

 

 

Personnages en quête d'un gouffre

"La guerre, c'est comme la mer, ça monte. Y a pas de marée basse, que de la marée haute. Elle se mêle avec tant sang. Ça se dégueule, ça coule du nez, dans le pantalon, ça va dans les bottes."

La guerre est un révélateur à nul autre pareil de l'inhumanité et de la barbarie, et nombre de dramaturges (sans parler des romanciers, comme Arnauld Pontier, tout récemment), d’Edward Bond à Biljana Srbljanovic, de Shakespeare à Martin Crimp, ont exploré les interactions entre macrocosme et microcosme, les dysfonctionnements individuels que tout conflit à grande échelle engendre, inévitablement. Comment un être ordinaire peut-il être amené à commettre l’irréparable, à verser dans l’innommable ? Que trouve-t-on à la source de cette monstrueuse métamorphose ? Lui est-il possible ensuite de faire marche arrière, de retrouver une façade humaine ? Ce brillant huis-clos de Philippe Touzet dévoile certains de ces mécanismes, à travers la rencontre d’une femme et d’un soldat, devenus respectivement «chienne» et «loup», tant leur animalité semble l’emporter sur les quelques traces préservées d’une humanité en déshérence. Pourtant, au fur et à mesure des échanges – verbaux ou gestuels - tandis que la parole, matériau brut, est livrée sans illusions, tout au long de deux monologues solitaires qui parfois se rencontrent, ils soulèvent le voile, évoquant leur vie d’avant, remontant le long de souvenirs flétris, abîmés par l'invraisemblable cruauté d’une guerre sans nom, aussi anonyme qu’eux.

"Un appartement dévasté dans un immeuble. Des impacts de balles. Multitude de trous noirs sur des murs blancs. Des gravats par terre, partout. (...) Au fond, à gauche, un lit défoncé par des blocs de pierre. (...) La façade de l'immeuble s'est effondrée. Appartement avec vue sur le vide." La disparition de la façade évoque l'absence habituellement naturelle du quatrième mur invisible qui sépare l'espace scénique de la salle, frontière tacite entre comédiens et spectateurs ; mais ici, cette absence est aussi la marque de la dévastation ambiante, la trace de la guerre et de la violence – Une femme, muette, est posée là, elle vient d'être raflée par des soldats ennemis ; elle attend son "tour" qui fatalement va arriver, ne pouvant empêcher ses oreilles d'entendre les hurlements d'autres femmes, les bruits des bottes et des coups, les rires sauvages et les imprévisibles détonations.

Mais le soldat qui pénètre dans la pièce semble indifférent à la femme, il n'est pas venu la violenter, contrairement à ses camarades bouchers, et partage même un maigre repas avec elle. Puis il se racontent, en alternance – suite d’impressions, de souvenirs éparpillés et sans cohérence ; la femme parle de sa ville : «Les silhouettes glissent le long des trottoirs. Tellement de sang. Patinoire. Plus de pigeons sur les balcons. On les a tous mangés, comme les canards, les cygnes, les poissons des jardins publics. (…) Les enfants jouent à la guerre. Faut les voir, faire les morts. Ils sont déjà prêts à être enterrés. Un petit tour sur la terre, un petit trou dans la terre. » Des descriptions qui font écho aux paroles de l’homme, qui lui aussi a perdu sa famille : «Je suis un homme déraciné qui pointe ses branches mortes vers les silhouettes affamées.» Et tous deux de conclure, l'un après l'autre : « La vie défile, file. La mort enfile, file.», «Le cerveau a retrouvé sa place. Dans le ventre. Près des couilles.» ; les hommes ? réduits à satisfaire des pulsions pour résister à la mort qui rôde, en ne prenant pas conscience qu'elle est pourtant là, indissociable des étreintes qu'ils imposent aux otages femmes ; ou bien pensant l’approcher au plus près pour mieux la défier. La désolation du lieu, les obscénités qui sortent de la bouche de la femme, qui soudain, retombe en enfance, les tueries que raconte le soldat, ses cauchemars, tout forme un conglomérat de violences accumulées et de tentatives de résilience, qui emportent le lecteur au portes de l’inhumanité.

Le texte est suffisamment émouvant et poétique pour que l’on accompagne les deux personnages jusqu’au bout de leur déchéance émotionnelle, aux limites d'une vie qui n'en est plus une, en apparence, et on se laisse glisser, avec eux, sur la pente qui mène à l’enfer du néant ; comme eux il est difficile de ne pas subir l'attraction du vide, si proche et comme eux il faut nous raccrocher aux lambeaux de vie qui restent : la béance libératrice de l’immeuble effondré qui s’offre à eux est une tentation pour tous deux, plus grande encore que les souvenirs qui s'estompent. Entre Chienne et loup est une aventure littéraire et humaine aussi ambivalente que les liens éphémères qui vont se former entre deux solitudes, une pièce glaçante, palpitante, qui va au bout de l'humain et affronte l'implacable, le "stade ultime" de l'expérience humaine dont parle Edward Bond avec tant de passion.

Blandine Longre
(avril 2005)

L'éditeur (Espaces 34)

L'auteur

 

 

 

L'éditeur

L'auteur

C’est ma terre et c’est les miens
suivi de Un prince dans la nuit Les impressions nouvelles, 2005

Avec cette nouvelle pièce, on est loin de la violence brute et de l'atmosphère eschatologique qui président à Entre chienne et loup. Le monde rural dépeint ici et les gens qui l’habitent (paysans, résiniers puis mécaniciens) composent une fresque familiale presque paisible, qui traverse les époques sur trois générations. La vie quotidienne, ponctuée par les naissances, les mariages et les enterrements, succession de malheurs et d'infimes bonheurs, est évoquée par petites touches, des tableaux qui se succèdent sans heurts, en dépit des tensions qui apparaissent ça et là : Georges qui ne sait s'il doit faire baptiser son nouveau-né (son beau-frère est pourtant le curé du village...), les non-dits qui entourent la disparition de la femme d'Amédée, le dévouement d'Henriette, mère de substitution pour ses neveux, la deuxième guerre mondiale quand la plupart d'entre eux s'engagent dans la résistance, les fausse-couches de la femme de Lucien... Les événements, pour la plupart présentés avec pudeur, se comprennent parfois à demi-mot, et les personnages, "simples" et sincères, vivent leur attachement à la terre mais aussi aux leurs sans se départir d'une certaine grandeur.

B. Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.