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18 décembre
2006
Lecture de Entre chienne et loup
au Théâtre de Charenton, suivie d’une rencontre
avec Philippe Touzet, auteur en résidence sur la saison
2006-2007
lundi à
19 h, Théâtre des 2 rives, Charenton-le-pont
(94)
01 46 76 67 01 |
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Personnages
en quête d'un gouffre
"La
guerre, c'est comme la mer, ça monte. Y a pas de marée
basse, que de la marée haute. Elle se mêle avec tant
sang. Ça se dégueule, ça coule du nez, dans
le pantalon, ça va dans les bottes."
La guerre est
un révélateur à nul autre pareil de l'inhumanité
et de la barbarie, et nombre de dramaturges (sans parler des romanciers,
comme Arnauld Pontier, tout récemment),
d’Edward Bond
à Biljana
Srbljanovic, de Shakespeare à Martin
Crimp, ont exploré les interactions entre macrocosme
et microcosme, les dysfonctionnements individuels que tout conflit
à grande échelle engendre, inévitablement.
Comment un être ordinaire peut-il être amené
à commettre l’irréparable, à verser dans
l’innommable ? Que trouve-t-on à la source de cette
monstrueuse métamorphose ? Lui est-il possible ensuite de
faire marche arrière, de retrouver une façade humaine
? Ce brillant huis-clos de Philippe Touzet dévoile certains
de ces mécanismes, à travers la rencontre d’une
femme et d’un soldat, devenus respectivement «chienne»
et «loup», tant leur animalité semble l’emporter
sur les quelques traces préservées d’une humanité
en déshérence. Pourtant, au fur et à mesure
des échanges – verbaux ou gestuels - tandis que la
parole, matériau brut, est livrée sans illusions,
tout au long de deux monologues solitaires qui parfois se rencontrent,
ils soulèvent le voile, évoquant leur vie d’avant,
remontant le long de souvenirs flétris, abîmés
par l'invraisemblable cruauté d’une guerre sans nom,
aussi anonyme qu’eux.
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"Un
appartement dévasté dans un immeuble. Des
impacts de balles. Multitude de trous noirs sur des murs
blancs. Des gravats par terre, partout. (...) Au fond, à
gauche, un lit défoncé par des blocs de pierre.
(...) La façade de l'immeuble s'est effondrée.
Appartement avec vue sur le vide." La disparition
de la façade évoque l'absence habituellement
naturelle du quatrième mur invisible qui sépare
l'espace scénique de la salle, frontière tacite
entre comédiens et spectateurs ; mais ici, cette
absence est aussi la marque de la dévastation ambiante,
la trace de la guerre et de la violence – Une femme,
muette, est posée là, elle vient d'être
raflée par des soldats ennemis ; elle attend son
"tour" qui fatalement va arriver, ne pouvant empêcher
ses oreilles d'entendre les hurlements d'autres femmes,
les bruits des bottes et des coups, les rires sauvages et
les imprévisibles détonations.
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Mais le soldat
qui pénètre dans la pièce semble indifférent
à la femme, il n'est pas venu la violenter, contrairement
à ses camarades bouchers, et partage même un maigre
repas avec elle. Puis il se racontent, en alternance – suite
d’impressions, de souvenirs éparpillés et sans
cohérence ; la femme parle de sa ville : «Les silhouettes
glissent le long des trottoirs. Tellement de sang. Patinoire. Plus
de pigeons sur les balcons. On les a tous mangés, comme les
canards, les cygnes, les poissons des jardins publics. (…)
Les enfants jouent à la guerre. Faut les voir, faire les
morts. Ils sont déjà prêts à être
enterrés. Un petit tour sur la terre, un petit trou dans
la terre. » Des descriptions qui font écho aux
paroles de l’homme, qui lui aussi a perdu sa famille : «Je
suis un homme déraciné qui pointe ses branches mortes
vers les silhouettes affamées.» Et tous deux de
conclure, l'un après l'autre : « La vie défile,
file. La mort enfile, file.», «Le cerveau a
retrouvé sa place. Dans le ventre. Près des couilles.»
; les hommes ? réduits à satisfaire des pulsions pour
résister à la mort qui rôde, en ne prenant pas
conscience qu'elle est pourtant là, indissociable des étreintes
qu'ils imposent aux otages femmes ; ou bien pensant l’approcher
au plus près pour mieux la défier. La désolation
du lieu, les obscénités qui sortent de la bouche de
la femme, qui soudain, retombe en enfance, les tueries que raconte
le soldat, ses cauchemars, tout forme un conglomérat de violences
accumulées et de tentatives de résilience, qui emportent
le lecteur au portes de l’inhumanité.
Le texte est
suffisamment émouvant et poétique pour que l’on
accompagne les deux personnages jusqu’au bout de leur déchéance
émotionnelle, aux limites d'une vie qui n'en est plus une,
en apparence, et on se laisse glisser, avec eux, sur la pente qui
mène à l’enfer du néant ; comme eux il
est difficile de ne pas subir l'attraction du vide, si proche et
comme eux il faut nous raccrocher aux lambeaux de vie qui restent
: la béance libératrice de l’immeuble effondré
qui s’offre à eux est une tentation pour tous deux,
plus grande encore que les souvenirs qui s'estompent. Entre
Chienne et loup est une aventure littéraire
et humaine aussi ambivalente que les liens éphémères
qui vont se former entre deux solitudes, une pièce glaçante,
palpitante, qui va au bout de l'humain et affronte l'implacable,
le "stade ultime" de l'expérience humaine
dont parle Edward Bond avec tant de passion.
Blandine
Longre
(avril 2005)
L'éditeur
(Espaces 34)
L'auteur

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L'éditeur
L'auteur |
C’est
ma terre et c’est les miens
suivi de Un prince dans la nuit
Les impressions nouvelles, 2005
Avec
cette nouvelle pièce, on est loin de la violence
brute et de l'atmosphère eschatologique qui président
à Entre chienne et loup.
Le monde rural dépeint ici et les gens qui l’habitent
(paysans, résiniers puis mécaniciens) composent
une fresque familiale presque paisible, qui traverse les
époques sur trois générations. La
vie quotidienne, ponctuée par les naissances, les
mariages et les enterrements, succession de malheurs et
d'infimes bonheurs, est évoquée par petites
touches, des tableaux qui se succèdent sans heurts,
en dépit des tensions qui apparaissent ça
et là : Georges qui ne sait s'il doit faire baptiser
son nouveau-né (son beau-frère est pourtant
le curé du village...), les non-dits qui entourent
la disparition de la femme d'Amédée, le
dévouement d'Henriette, mère de substitution
pour ses neveux, la deuxième guerre mondiale quand
la plupart d'entre eux s'engagent dans la résistance,
les fausse-couches de la femme de Lucien... Les événements,
pour la plupart présentés avec pudeur, se
comprennent parfois à demi-mot, et les personnages,
"simples" et sincères, vivent leur attachement
à la terre mais aussi aux leurs sans se départir
d'une certaine grandeur.
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B.
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone,
asiatique, orientale etc.), à la littérature pour
la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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