Souvenirs d'une enfance au Caucase
Père Paul Florensky

trad. Françoise Lhoest
L'Âge d'Homme,
coll.Au coeur du monde – Slavica/Sophia, 2007

 

 


Étudier le monde comme un tout : une autobiographie spirituelle

De même que N. Berdiaev, N. Losski, S. Boulgakov ou L. Chestov, plus connus en France, Pavel Florenski (1882-1943) prit part à l'intense quête philosoco-religieuse de l'Âge d'argent qui précéda la révolution soviétique. Étudier le monde « comme un tout, comme une réalité unique, comme un unique tableau », mais à chaque instant d'un point de vue particulier, telle fut son occupation constante. L'éminent théologien était un esprit universel, comparable à Pic de la Mirandole ou à Teilhard de Chardin. Très versé dans les mathématiques et autres matières scientifiques, il fit une série de trouvailles techniques et lança dès les années vingt des idées appelées à un grand avenir en cybernétique et en sémiotique. Ce savant doublé d'un esthète écrivait des poèmes symbolistes, s'intéressait à l'histoire, à la philosophie du langage et aux arts. Les souvenirs aujourd'hui proposés au lecteur français furent rédigés dans ses moments de liberté, souvent la nuit, entre 1916 et 1925, alors qu'il enseignait depuis 1908 à Sergiev Possad (aujourd'hui Zagorsk), dans la vénérable Académie ecclésiastique Saint-Serge où sa présence attirait des auditeurs nombreux et des écrivains de premier plan (A. Biély, V. Ivanov).

Le récit procède par fragments datés du moment de l'écriture, parfois du jour où ils furent retravaillés et prolongés, ce qui entraîne quelques redondances. Prévoyait-il la publication de ces textes, rédigés pour sa femme et ses cinq enfants ? Trois pages liminaires explicitent le dessein autobiographique : Florenski tient à relater son enfance pour combler l'intervalle creusé par ses parents entre leur petite famille (« île retranchée du monde ») et le milieu environnant, de même qu'entre leur vie présente et le passé. Cette deuxième distance semble la plus marquée, car le père de Florenski « voulait être libre des ancêtres et de toutes ces relations, ces convictions et ces sentiments auxquels contraignait la vie de la gens ». La coupure avec la gens concerne en particulier l'Église (russe orthodoxe du côté paternel, arménienne du côté maternel) et le sentiment national qui s'y attache. Mais il s'agit au fond d'une posture plus générale, de ce « nihilisme » répandu dans l'intelligentsia progressiste du XIXe siècle, pour qui le refus des traditions devait émanciper l'individu. Or Florenski découvrit qu'il ne pouvait s'en tenir à un tel parti pris. Pour éviter à ses enfants de « respirer dans un milieu retranché hors de l'histoire », il entreprend de renouer par l'écriture les liens unissant l'Eden familial au monde environnant. Toutefois, plus encore qu'à l'histoire et à la culture, plus qu'aux relations humaines et sociales, c'est à la Nature que va ici l'essentiel de son attention, car c'est elle qui captivait l'enfant.

Pavel naquit en 1882 au beau milieu de la steppe, près des rives de la Koura où son père, ingénieur, surveillait la construction du chemin de fer du Caucase. Le récit embrasse une séquence temporelle et spatiale limitée : la prime enfance et l'adolescence, vécues entre Tiflis, capitale de la Géorgie, et Batoum au bord de la Mer Noire. Très minutieux sur bien des points, le parcours mémoriel n'a pourtant rien d'une chronique factuelle des travaux et des jours. Tout s'ordonne au contraire à l'exposé d'un cheminement qui conduit le futur théologien de la sensation à la science, puis de la science à la foi. D'emblée surgit l'épisode fondateur, matrice d'une vision du monde qui attendra « l'effondrement » de 1899 pour connaître son plein essor. L'itinéraire spirituel débute par la vision fascinée d'un homme debout dans une cour à la nuit tombante devant un instrument inconnu qui lance un torrent d'étincelles. C'est un rémouleur, lui explique-t-on, mais l'enfant sent qu'il a entrevu davantage : l'esprit de la terre (Goethe), le grand mystère du réel, d'une totalité secrètement unifiée. Première sensation de l'effroi religieux, premier ébranlement de la conception rationnelle du monde cultivée par son père, première approche du « il y a » mystique s'opposant au « il semble » empirique. Tout fait sens maintenant pour l'adulte à partir de cette intuition qui va irradier ses expériences ultérieures : «les étincelles se hèlent, échangent des nouvelles. À travers toute ma vie passe un fil invisible d'étincelles, le jaillissement de feu d'une pluie d'or, qui ensemence l'esprit comme Jupiter Danaé »

Bien que le parcours soit fermement orienté, l'auteur se garde de trop anticiper. Suivant pas à pas les découvertes émerveillées du jeune enfant, il livre ses observations du milieu naturel et les émotions intellectuelles qui les accompagnent : le vert doré d'une grappe de raisin mûr, mis en rapport avec d'autres luminescences plus tard aimées (le verre fluorescent du tube de Crookes, les vers luisants, l'émeraude) et même avec des sons ; les couleurs de la mer, celles des petits cailloux marins au travers desquels s'appréhende la notion d'un temps pétrifié, stratifié, prêt à revivre dans la connaissance géologique. Les méduses, les châtaignes d'eau, tous les dons surprenants de la mer et le bruit fractionné du ressac ont fusionné « pour toujours en une seule image, celle d'une profondeur secrète et féconde » où les rythmes de l'univers visible s'assemblent avant d'atteindre les yeux, les oreilles et l'entendement. La variété des odeurs, des bruits, des formes, des teintes et des reflets révèle la puissance sans limite de la nature, tout en guidant l'esprit vers la notion baudelairienne d'une ténébreuse et profonde unité : « ici, chez nous, à Batoum, tout porte en soi son essence mystérieuse ».

L'inventaire du sensible défie l'énumération, mais le cachet proprement poétique de ces pages tient aux correspondances établies entre les impressions, leurs prolongements imaginaires, les mathématiques, la musique. L'auteur ne se borne pas à recueillir des souvenirs, il compose le chant du monde, en même temps qu'il découvre l'être qui parle en lui « de l'autre côté de moi-même ». Rochers, plantes, oiseaux, le dessin d'une feuille, les vermoulures d'un balcon, tout captive l'enfant et le plonge dans de véritables extases. Son cerveau n'a pas une minute de repos, mais rien n'est absolument fortuit : à travers sa contemplation inlassable de la nature, à travers aussi la musique et la poésie, il se bâtit un système mental où les éléments hétérogènes entrent en corrélation mutuelle.

Partant d'un prétexte simple, quotidien (un jeu, une excursion dans les gorges du Tchorokh, l'Adjarie et sa végétation luxuriante), les rapports entrevus dans les choses guident la pensée vers des constructions raffinées, mais jamais confuses ou embrouillées car Florenski dit son « hostilité face à tout ce qui est diffus et manque de netteté ». Il consigne son intérêt pour le particulier, l'extraordinaire, l'insolite, messagers d'un autre monde qui veut être approché avec exactitude et qui interdit l'approximation. L'exigence de rigueur va de pair avec l'intuition mystique quand celle-ci prend corps dans le « symbole » qui unit le phénomène au noumène, selon une optique plus proche de Platon que de Kant. La future orientation du théologien perce dans ses pages sur le symbole, qui permet « de connaître le monde justement comme inconnu, sans toucher à son mystère, mais en regardant par derrière ». Florenski a dix-sept ans quand survient la rupture décisive : une nuit de ténèbre intérieure, puis la révélation divine après laquelle son étude des sciences exactes (physique, géologie, astronomie et mathématiques), déjà sous-tendue par une conception féerique du monde, perd définitivement son caractère absolu de vérité dernière.

Ainsi l'auteur retrace-t-il une formation intellectuelle et la germination spirituelle qui l'accompagne. Il s'appuie sur les journaux intimes tenus à l'adolescence, factuels et détaillés comme des procès-verbaux, ce qui explique en partie la précision du souvenir et l'abondance des notations concrètes. Mais il y a loin de ces matériaux bruts au récit que nous lisons, où le regard rétrospectif élucide les processus obscurs et dégage les traits essentiels autrefois peu visibles - telle est la loi du genre autobiographique. Le livre offre donc un document capital pour la connaissance d'une grande figure de la pensée russe, mais sa valeur littéraire ajoute à cet intérêt. La richesse des descriptions extérieures rivalise avec l'acuité de l'analyse psychologique et morale : les sentiments pour la mère, les convenances familiales, la nature des perceptions enfantines, les choix philosophico-religieux du père (chapitre 4) sont traités avec une subtilité et une netteté frappantes. À la force du texte s'ajoute la finesse, également restituée par cette version française. La traductrice, Françoise Lhoest, prépare actuellement l'édition des Lettres de Solovki, 1932-1937 : ce titre suffit à indiquer le sort tragique qui attendait Florenski, arrêté en 1933 et condamné à dix ans de camp pendant lesquels il continua de travailler jusqu'à l'extrême limite. On ne connaît pas exactement la date et les circonstances de sa mort, survenue en 1943 à la fin de sa peine.

Françoise Genevray
(novembre 2007)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

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