|
Étudier le monde comme un tout : une autobiographie
spirituelle
De même
que N. Berdiaev, N. Losski, S. Boulgakov ou L. Chestov, plus connus
en France, Pavel Florenski (1882-1943) prit part à l'intense
quête philosoco-religieuse de l'Âge d'argent qui précéda
la révolution soviétique. Étudier le monde
« comme un tout, comme une réalité unique,
comme un unique tableau », mais à chaque instant
d'un point de vue particulier, telle fut son occupation constante.
L'éminent théologien était un esprit universel,
comparable à Pic de la Mirandole ou à Teilhard de
Chardin. Très versé dans les mathématiques
et autres matières scientifiques, il fit une série
de trouvailles techniques et lança dès les années
vingt des idées appelées à un grand avenir
en cybernétique et en sémiotique. Ce savant doublé
d'un esthète écrivait des poèmes symbolistes,
s'intéressait à l'histoire, à la philosophie
du langage et aux arts. Les souvenirs aujourd'hui proposés
au lecteur français furent rédigés dans ses
moments de liberté, souvent la nuit, entre 1916 et 1925,
alors qu'il enseignait depuis 1908 à Sergiev Possad (aujourd'hui
Zagorsk), dans la vénérable Académie ecclésiastique
Saint-Serge où sa présence attirait des auditeurs
nombreux et des écrivains de premier plan (A. Biély,
V. Ivanov).
Le récit
procède par fragments datés du moment de l'écriture,
parfois du jour où ils furent retravaillés et prolongés,
ce qui entraîne quelques redondances. Prévoyait-il
la publication de ces textes, rédigés pour sa femme
et ses cinq enfants ? Trois pages liminaires explicitent le dessein
autobiographique : Florenski tient à relater son enfance
pour combler l'intervalle creusé par ses parents entre leur
petite famille (« île retranchée du monde
») et le milieu environnant, de même qu'entre leur vie
présente et le passé. Cette deuxième distance
semble la plus marquée, car le père de Florenski «
voulait être libre des ancêtres et de toutes ces
relations, ces convictions et ces sentiments auxquels contraignait
la vie de la gens ». La coupure avec la gens concerne
en particulier l'Église (russe orthodoxe du côté
paternel, arménienne du côté maternel) et le
sentiment national qui s'y attache. Mais il s'agit au fond d'une
posture plus générale, de ce « nihilisme »
répandu dans l'intelligentsia progressiste du XIXe siècle,
pour qui le refus des traditions devait émanciper l'individu.
Or Florenski découvrit qu'il ne pouvait s'en tenir à
un tel parti pris. Pour éviter à ses enfants de «
respirer dans un milieu retranché hors de l'histoire »,
il entreprend de renouer par l'écriture les liens unissant
l'Eden familial au monde environnant. Toutefois, plus encore qu'à
l'histoire et à la culture, plus qu'aux relations humaines
et sociales, c'est à la Nature que va ici l'essentiel de
son attention, car c'est elle qui captivait l'enfant.
Pavel naquit
en 1882 au beau milieu de la steppe, près des rives de la
Koura où son père, ingénieur, surveillait la
construction du chemin de fer du Caucase. Le récit embrasse
une séquence temporelle et spatiale limitée : la prime
enfance et l'adolescence, vécues entre Tiflis, capitale de
la Géorgie, et Batoum au bord de la Mer Noire. Très
minutieux sur bien des points, le parcours mémoriel n'a pourtant
rien d'une chronique factuelle des travaux et des jours. Tout s'ordonne
au contraire à l'exposé d'un cheminement qui conduit
le futur théologien de la sensation à la science,
puis de la science à la foi. D'emblée surgit l'épisode
fondateur, matrice d'une vision du monde qui attendra « l'effondrement
» de 1899 pour connaître son plein essor. L'itinéraire
spirituel débute par la vision fascinée d'un homme
debout dans une cour à la nuit tombante devant un instrument
inconnu qui lance un torrent d'étincelles. C'est un rémouleur,
lui explique-t-on, mais l'enfant sent qu'il a entrevu davantage
: l'esprit de la terre (Goethe), le grand mystère du réel,
d'une totalité secrètement unifiée. Première
sensation de l'effroi religieux, premier ébranlement de la
conception rationnelle du monde cultivée par son père,
première approche du « il y a » mystique s'opposant
au « il semble » empirique. Tout fait sens maintenant
pour l'adulte à partir de cette intuition qui va irradier
ses expériences ultérieures : «les étincelles
se hèlent, échangent des nouvelles. À travers
toute ma vie passe un fil invisible d'étincelles, le jaillissement
de feu d'une pluie d'or, qui ensemence l'esprit comme Jupiter Danaé
»
Bien que le
parcours soit fermement orienté, l'auteur se garde de trop
anticiper. Suivant pas à pas les découvertes émerveillées
du jeune enfant, il livre ses observations du milieu naturel et
les émotions intellectuelles qui les accompagnent : le vert
doré d'une grappe de raisin mûr, mis en rapport avec
d'autres luminescences plus tard aimées (le verre fluorescent
du tube de Crookes, les vers luisants, l'émeraude) et même
avec des sons ; les couleurs de la mer, celles des petits cailloux
marins au travers desquels s'appréhende la notion d'un temps
pétrifié, stratifié, prêt à revivre
dans la connaissance géologique. Les
méduses, les châtaignes d'eau, tous les dons surprenants
de la mer et le bruit fractionné du ressac ont fusionné
« pour toujours en une seule image, celle d'une profondeur
secrète et féconde » où les rythmes
de l'univers visible s'assemblent avant d'atteindre les yeux, les
oreilles et l'entendement. La variété des odeurs,
des bruits, des formes, des teintes et des reflets révèle
la puissance sans limite de la nature, tout en guidant l'esprit
vers la notion baudelairienne d'une ténébreuse et
profonde unité : « ici, chez nous, à Batoum,
tout porte en soi son essence mystérieuse ».
 |
L'inventaire
du sensible défie l'énumération, mais le
cachet proprement poétique de ces pages tient aux correspondances
établies entre les impressions, leurs prolongements imaginaires,
les mathématiques, la musique. L'auteur ne se borne pas
à recueillir des souvenirs, il compose le chant du monde,
en même temps qu'il découvre l'être qui parle
en lui « de l'autre côté de moi-même
». Rochers, plantes, oiseaux, le dessin d'une feuille,
les vermoulures d'un balcon, tout captive l'enfant et le plonge
dans de véritables extases. Son cerveau n'a pas une minute
de repos, mais rien n'est absolument fortuit : à travers
sa contemplation inlassable de la nature, à travers aussi
la musique et la poésie, il se bâtit un système
mental où les éléments hétérogènes
entrent en corrélation mutuelle. |
Partant d'un
prétexte simple, quotidien (un jeu, une excursion dans les
gorges du Tchorokh, l'Adjarie et sa végétation luxuriante),
les rapports entrevus dans les choses guident la pensée vers
des constructions raffinées, mais jamais confuses ou embrouillées
car Florenski dit son « hostilité face à
tout ce qui est diffus et manque de netteté ».
Il consigne
son intérêt pour le particulier, l'extraordinaire,
l'insolite, messagers d'un autre monde qui veut être approché
avec exactitude et qui interdit l'approximation. L'exigence de rigueur
va de pair avec l'intuition mystique quand celle-ci prend corps
dans le « symbole » qui unit le phénomène
au noumène, selon une optique plus proche de Platon que de
Kant. La future orientation du théologien perce dans ses
pages sur le symbole, qui permet « de connaître
le monde justement comme inconnu, sans toucher à son mystère,
mais en regardant par derrière ». Florenski a
dix-sept ans quand survient la rupture décisive : une nuit
de ténèbre intérieure, puis la révélation
divine après laquelle son étude des sciences exactes
(physique, géologie, astronomie et mathématiques),
déjà sous-tendue par une conception féerique
du monde, perd définitivement son caractère absolu
de vérité dernière.
Ainsi l'auteur
retrace-t-il une formation intellectuelle et la germination spirituelle
qui l'accompagne. Il s'appuie sur les journaux intimes tenus à
l'adolescence, factuels et détaillés comme des procès-verbaux,
ce qui explique en partie la précision du souvenir et l'abondance
des notations concrètes. Mais il y a loin de ces matériaux
bruts au récit que nous lisons, où le regard rétrospectif
élucide les processus obscurs et dégage les traits
essentiels autrefois peu visibles - telle est la loi du genre autobiographique.
Le livre offre donc un document capital pour la connaissance d'une
grande figure de la pensée russe, mais sa valeur littéraire
ajoute à cet intérêt. La richesse des descriptions
extérieures rivalise avec l'acuité de l'analyse psychologique
et morale : les sentiments pour la mère, les convenances
familiales, la nature des perceptions enfantines, les choix philosophico-religieux
du père (chapitre 4) sont traités avec une subtilité
et une netteté frappantes. À la force du texte s'ajoute
la finesse, également restituée par cette version
française. La traductrice, Françoise Lhoest, prépare
actuellement l'édition des Lettres
de Solovki, 1932-1937 : ce titre suffit
à indiquer le sort tragique qui attendait Florenski, arrêté
en 1933 et condamné à dix ans de camp pendant lesquels
il continua de travailler jusqu'à l'extrême limite.
On ne connaît pas exactement la date et les circonstances
de sa mort, survenue en 1943 à la fin de sa peine.
Françoise
Genevray
(novembre 2007)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

http://www.lagedhomme.com
Littérature
étrangère
|