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Gris-brouillages
d'enfance
La petite, dont
nous ne saurons jamais le prénom, grandit dans un univers
provincial petit-bourgeois étriqué, un lieu où
les maisons sont « basses » et la terre «
noire » ; une existence en vase clos (« le
dehors n'avait pas encore percé le mur gris»),
dans une maison aux allures de prison, entre des femmes terrifiées
(à l'affût d’improbables menaces) dont la présence
oppresse, et un père silencieux. Cet enfermement initial
prédétermine en quelque sorte le rejet que la petite
va subir à l'école, quand, pour échapper aux
moqueries, aux coups des enfants et aux humiliations imposées
par les maîtres, elle se retire dans un monde connu d’elle
seule, et parcourt chaque nuit la maison obscure en quête
d'aventures imaginaires. Puis vient la césure totale, quand
le repli se fait si pesant que la petite «désapprend
», prenant un retard démesuré sur les autres
enfants, refusant d'entrer dans les moules prévus pour elle
- elle se met à bégayer (une façon de protester
face à l’impossibilité de communiquer ses souffrances
à son père) et son mutisme irrite encore davantage
ses tortionnaires : « il lui arrive aussi de ne plus pouvoir
dire son nom quand on le lui demande. », mais toujours
elle « prolifère à l’abri de la lumière
» : car elle a beau désapprendre, certains noms
restent gravés dans son esprit, des mots « collectés
dans les cours de géographie » et qui évoquent
des ailleurs possibles.
Le texte saccadé, aux brutales syncopes qui coupent le souffle
de lecture, sans pour autant perdre de sa poésie, s’accorde
parfaitement aux illustrations faussement malhabiles de Loren Capelli
: aplats de gris ou gribouillages au stylo bille bleu qui recouvrent
peu à peu les représentations de la petite –
annulant ainsi son identité, fracturée : «
elle ne s'est pas rejointe», nous dit-on : dans l'incapacité
de construire une image synthétique d'elle-même, ne
sachant qui elle est face aux regards destructeurs et déstructurants
subis jour après jour ; les seuls êtres auxquels elle
est en mesure de s'identifier sont les enfants tziganes qui, comme
elle, ont été assignés en fond de classe, éternels
parias tant dans le monde adulte que dans celui de l’enfance.
Ce beau conte glaçant et poignant, à l'écriture
aiguisée (à l'image des traits et des hachures au
stylo qui vont jusqu'à empiéter sur l'espace textuel),
s'affaire à dire l’innommable et à explorer
les sources d'une souffrance lointaine mais que rien ne peu effacer
: l'enfance dans les Vosges, pays des origines, que la petite, devenue
grande, fuira, tout en ne cessant de se le remémorer par
le biais de quelques sensations fugaces.
Blandine
Longre
(octobre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
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du
même auteur : Dis-moi que je t'aime
(Lansman Editeur, 2004)
http://entractes.sacd.fr/detail_auteur2.php?idauteur=275&l=ma
http://www.esperluete.org
Chez
Esperluète
La petite soeur de Kafka
de François David, dessins d’Anne Herbauts (2004)
Terre Délicieuse A. Leloup
et O. Morel (2003)
Présentation de la maison
et de quelques titres (2002)
Je n’ai jamais
dit à personne que de C. Nys-Mazure et F. Lison-Leroy
ill. Montse Gisbert
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