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Le dispositif
scénique est des plus dépouillés : une
grande toile blanc cassé dressée oblitérant
une scène qui ne sera pas utilisée, quelques
planches jetées sur la fosse, une chaise au-dessus
Sur la chaise, vêtu d'une sorte de chasuble et une couronne
de branchages sur la tête : un poète, un Christ
sans dieu, un gardeur de troupeau, un enfant
? On ne
sait exactement à qui Clotilde Mollet prête sa
voix, comme il est difficile de savoir quel est le degré
d'existence d'Alberto Cairo, l'un des nombreux "hétéronymes"
de Fernando Pessoa. De lui, Pessoa disait qu'il était
son "maître". Et il disait aussi : "Un
jour de 1914, j'ai écrit une bonne trentaine de poèmes
d'affilée, dans une sorte d'extase dont je ne saurais
définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie,
et je n'en connaîtrai jamais de semblable. Je débutai
par un titre Le Gardeur de Troupeau et ce qui suivit
fut l'apparition en moi de quelqu'un que j'ai d'emblée
appelé Alberto Cairo".
La sobriété de la mise en scène, l'exiguïté
de l'espace (une moitié seulement de la salle est utilisée),
la voix blanche et les gestes lents de l'actrice donnent à
la représentation un caractère intime et intense
Les mots s'égrènent de ses lèvres, filtrent
peu à peu, s'insinuent, perlent à travers l'assistance.
Tour à tour incrédule et ironique, Clotilde
Mollet scrute son public, l'interroge du regard, le provoque
doucement... pour l'entraîner avec elle. Tout comme
Cairo regarde et interroge avec ironie les mots, les pensées,
les croyances, les métaphysiques
Poète
païen et matérialiste, digne héritier de
Lucrèce, il tente, dans un geste paradoxal, de dire
les choses et les sensations sans la gangue du langage. La
réalité sans la conscience. La nature sans concept.
La multiplicité des choses sans signification surajoutée.
C'est sur ce chemin menant à la palpation simple des
choses qu'essaie de nous guider le gardeur de troupeau. Un
chemin qu'indique la lumière du théâtre
qui passe du public à l'actrice puis à la toile
de fond qui elle-même se creuse à sa base. Avec
sa voix, avec les mots du poète, Clotilde Mollet nous
mène là où la conscience se dissipe pour
se plier sur la surface des choses. Ce chemin est fait de
mots mais en cours de route on les oublie, et l'on voit :
les pierres, les arbres, les fleurs, l'enfant qui dévale
le coteau de la colline.
Jean-Emmanuel
Denave
(mai 2002)
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