|
Du
même auteur, mis en scène par Hervé Pierre :
Le Gardeur de Troupeaux

José
Sobral de Almada Negreiros
(1893-1970)
Portrait du Poète Fernando Pessoa
1954, huile sur toile
Museu da Cidade, Lisbonne
|
Les
poèmes d'Alvaro de Campos (l'un des nombreux
"hétéronymes" de Fernando Pessoa), tous
ses poèmes, même ceux dont certains passages restent
illisibles, ont été retraduits par Patrick Quillier.
Une somme.
Le traducteur a choisi de délier la langue du poète,
de la faire éclater, de lui redonner sa gouaille et sa
vitesse. Un peu à l'instar d'André Markowicz revisitant
Dostoïevski. Trahison, fidélité, interprétation
?
Nous ne connaissons pas le portugais, et puis qu'importe ! L'homme
aux masques s'amuserait sans doute de voir ses traducteurs,
à leur tour, multiplier les masques. Le lecteur, lui,
en tout cas s'en réjouit : les rythmes sont vifs, les
mots se heurtent et fusent en étincelles, la langue se
fait crue quand il se doit, se dépouille de ses oripeaux,
les odes prennent des pentes vertigineuses
|
De "Je
ne me comprends pas lorsque je me regarde" à "Le
binôme de Newton est aussi beau que la Venus de Milo / Le
hic c'est que peu de gens sont à même de s'en rendre
compte", Alvaro De Campos nous invite à un fol voyage
de 400 pages : grandes traversées lyriques des odes, chemins
de traverse des poèmes longs ou courts, petits détours
par quelques aphorismes
ressassements, accélérations
prodigieuses, mises en abyme, éclipse du sujet ou retour
à l'enfance
Nous prenons avec le poète des tramways,
des navires, des voitures écervelées, des grues tournoyantes
et lubriques
Chaque poème est un trajet à une vitesse parfois inouïe
vers de nouvelles métamorphoses des sens, de l'esprit et
du langage.
"Je
vais lancer une bombe contre le destin"
Campos se présente ainsi dans Bureau de tabac : "Je
ne suis rien / Je ne serai jamais rien / Je ne peux vouloir être
rien / A part ça, j'ai en moi tous les rêves du monde
".
Il faut tenter de le suivre, se frayer un chemin de lecture parmi
ce labyrinthe des sensations, se perdre, relire, lire à voix
haute ou basse, à différentes vitesses. Campos est
un mobile qui tend à pénétrer et à se
faire pénétrer par tous les mouvements browniens de
la nature, des machines modernes, des hommes fondus en une masse
tumultueuse.
A une époque où l'on a porté le Moi aux nues,
Campos-Pessoa regarde par-dessus, par-dessous la rampe et rend à
chaque individu son propre vertige. Le Moi n'est que cette écume
sur laquelle se dépose une infinité de reflets.
L'érotisme est l'un des chemins menant à cette complète
dissolution parmi les choses, le coït se terminant par un spasme
"dé-subjectivant". Campos s'accouple avec l'acier,
les poulies d'un bateau, l'étendue maritime, les relents
chimiques d'une usine. Dans l'Ode Maritime, il devient littéralement
navire.
Chaque ode, notamment, est un réseau "sensationniste"
: réseau de conduits sans hiérarchie, réseau
de prostitution du Moi, réseau de mots contradictoires, réseau
de nerfs hystériques
Parfois le vertige s'immobilise
sur un retour nostalgique, un passage mélancolique, une pause
ironique. Puis à nouveau le sujet éclate en mille
faisceaux vibrants.
Campos-Pessoa est le plus grand poète du monde car il est
à sa dimension, à toutes ses dimensions.
Jean-Emmanuel
Denave
(mars 2002)

Poésie
: articles en ligne
Christian
Bourgois
http://www.christianbourgois-editeur.fr
Fernando
Pessoa
http://www.christianbourgois-editeur.fr/ficheauteur.asp?num=49
http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/gardeur_de_troupeaux/
http://www.fernando-pessoa.com/
|