Poèmes d'Alvaro de Campos
Nouvelle traduction
Traduits du portugais par Patrick Quillier, avec la participation de Maria Antónia Câmara Manuel
Christian Bourgois Éditeur, 2001


Du même auteur, mis en scène par Hervé Pierre : Le Gardeur de Troupeaux


José Sobral de Almada Negreiros
(1893-1970)
Portrait du Poète Fernando Pessoa
1954, huile sur toile
Museu da Cidade,
Lisbonne
Les poèmes d'Alvaro de Campos (l'un des nombreux "hétéronymes" de Fernando Pessoa), tous ses poèmes, même ceux dont certains passages restent illisibles, ont été retraduits par Patrick Quillier. Une somme.
Le traducteur a choisi de délier la langue du poète, de la faire éclater, de lui redonner sa gouaille et sa vitesse. Un peu à l'instar d'André Markowicz revisitant Dostoïevski. Trahison, fidélité, interprétation ?…
Nous ne connaissons pas le portugais, et puis qu'importe ! L'homme aux masques s'amuserait sans doute de voir ses traducteurs, à leur tour, multiplier les masques. Le lecteur, lui, en tout cas s'en réjouit : les rythmes sont vifs, les mots se heurtent et fusent en étincelles, la langue se fait crue quand il se doit, se dépouille de ses oripeaux, les odes prennent des pentes vertigineuses…

De "Je ne me comprends pas lorsque je me regarde" à "Le binôme de Newton est aussi beau que la Venus de Milo / Le hic c'est que peu de gens sont à même de s'en rendre compte", Alvaro De Campos nous invite à un fol voyage de 400 pages : grandes traversées lyriques des odes, chemins de traverse des poèmes longs ou courts, petits détours par quelques aphorismes… ressassements, accélérations prodigieuses, mises en abyme, éclipse du sujet ou retour à l'enfance… Nous prenons avec le poète des tramways, des navires, des voitures écervelées, des grues tournoyantes et lubriques…
Chaque poème est un trajet à une vitesse parfois inouïe vers de nouvelles métamorphoses des sens, de l'esprit et du langage.

"Je vais lancer une bombe contre le destin"
Campos se présente ainsi dans Bureau de tabac : "Je ne suis rien / Je ne serai jamais rien / Je ne peux vouloir être rien / A part ça, j'ai en moi tous les rêves du monde ".
Il faut tenter de le suivre, se frayer un chemin de lecture parmi ce labyrinthe des sensations, se perdre, relire, lire à voix haute ou basse, à différentes vitesses. Campos est un mobile qui tend à pénétrer et à se faire pénétrer par tous les mouvements browniens de la nature, des machines modernes, des hommes fondus en une masse tumultueuse.
A une époque où l'on a porté le Moi aux nues, Campos-Pessoa regarde par-dessus, par-dessous la rampe et rend à chaque individu son propre vertige. Le Moi n'est que cette écume sur laquelle se dépose une infinité de reflets.
L'érotisme est l'un des chemins menant à cette complète dissolution parmi les choses, le coït se terminant par un spasme "dé-subjectivant". Campos s'accouple avec l'acier, les poulies d'un bateau, l'étendue maritime, les relents chimiques d'une usine. Dans l'Ode Maritime, il devient littéralement navire.
Chaque ode, notamment, est un réseau "sensationniste" : réseau de conduits sans hiérarchie, réseau de prostitution du Moi, réseau de mots contradictoires, réseau de nerfs hystériques… Parfois le vertige s'immobilise sur un retour nostalgique, un passage mélancolique, une pause ironique. Puis à nouveau le sujet éclate en mille faisceaux vibrants.
Campos-Pessoa est le plus grand poète du monde car il est à sa dimension, à toutes ses dimensions.

Jean-Emmanuel Denave
(mars 2002)

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