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Raconte-moi une histoire !
Charles Perrault
fut un personnage étonnant. Sous le règne du Roi Soleil,
il fut celui par qui la querelle entre les Anciens et les Modernes
éclata avec la lecture, à l’Académie
française en 1667, de ses célèbres alexandrins
: « Que l’on peut comparer, sans crainte d'être
injuste, / Le siècle de Louis, au beau siècle d'Auguste
». Cependant, si son nom nous est toujours si familier,
c’est grâce à un autre aspect de son engagement
littéraire : avec lui, les contes populaires ont acquis leurs
lettres de noblesse.
Tout un chacun
a à l’esprit ses compositions singulières. Mais
saviez-vous que Perrault n’en a signé que… onze
?! Dans ses Contes de ma mère l'Oye
ou Histoires et contes du temps passé
(1697), il a rassemblé huit proses merveilleuses issues du
folklore traditionnel. Par la suite, trois pièces en vers
rédigées antérieurement leur seront adjointes.
Ce recueil sera, dans un premier temps, publié sous une identité
trompeuse (celle d’un adolescent), avant que Perrault, devant
son succès écrasant, n’en rendosse la paternité.
De par leurs sources (allant de l’imaginaire médiéval
aux textes de la Renaissance italienne), ces écrits se placent
en porte-à-faux avec le classicisme prenant ses racines dans
une Antiquité lointaine. Rappelons à ce propos que
Jean de La Fontaine puisait allègrement dans le matériau
grec en accommodant notamment les fables d’Ésope. Le
livre de Perrault était donc au départ un acte militant
; il s’est révélé un chef-d’œuvre
intemporel.
Les deux éditrices
(au sens philologique du terme), Marie-Charlotte Delmas et Annie
Collognat, insistent, dans leur excellente préface, sur l’origine
de ces contes et sur leur pérennité. La question essentielle
se résume à un dilemme insoluble : qui
apparaît d’abord, la poule ou l’œuf ? En
effet, l’écheveau des influences est particulièrement
complexe à débrouiller car, en somme, Perrault se
sera autant inspiré du fond populaire qu’il l’aura
lui-même nourri. En outre, la douce ironie sous-tendant l’entreprise
de notre homme est que ses récits étaient initialement
destinés, non pas à des enfants, mais à un
public d’aristocrates et de courtisans lassés par l’ambiance
austère de la cour d’un Louis XIV déclinant
sous la coupe de la pieuse Mme de Maintenon, et en quête d’amusements
et de frivolités… D’où ce langage soutenu
et raffiné, ainsi que le recours constant à une morale
– voire à une double morale – parfois décalée
et humoristique, clôturant les narrations et ajoutant au subversif
de la démarche.
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Il
faut également souligner le judicieux choix des quatre-vingt-cinq
variantes retenues dans le présent volume. De l’Italie
à l’Asie en passant par la Bretagne (drainée
par une impressionnante lignée de folkloristes), l’Allemagne
ou la Corse, l’on prend agréablement conscience
de l’extrême vivacité de ces histoires
ancrées dans les terreaux les plus éloignés
et se retrouvant, à diverses époques, sous les
plumes les plus inattendues : Voltaire, Schwob, la Comtesse
de Ségur, Catulle Mendès, Apollinaire, Baudelaire
ou Anatole France seront happés par cet univers magique
et le serviront sans jamais le trahir dans de libres adaptations.
Ils côtoient Boccace, les géniaux Frères
Grimm, le pétillant Napolitain Gian Battista Basile,
tout comme une kyrielle de collecteurs et d’écrivains
régionalistes. |
Delmas
et Collognat nous offrent de redécouvrir des pans entiers
de ces morceaux de mémoire que l’on pensait pourtant
connaître. Où est le courageux chasseur qui délivrait
le Petit Chaperon Rouge et sa Mère-Grand ? Nulle trace dans
l’original de Perrault où la sagesse enseigne aux demoiselles
de se méfier de certains galants car « Mais hélas
! qui ne sait que ces loups doucereux, / De tous les loups sont
les plus dangereux ? ». La mère du Prince Charmant
de La Belle au Bois Dormant est quant à elle…
une ogresse pressée de dévorer sa bru et ses petits-enfants,
les magnifiques Aurore et Jour, tandis que son fils est parti en
guerre contre l’empereur Cantalabutte. Heureusement pour les
victimes, le maître d’hôtel veille et les substitue,
dans l’assiette de la cruelle reine, avec quelque chevreuil
ou biche. C’est une cuve remplie de crapauds et de serpents
qui sera finalement la dernière demeure de la méchante
marâtre.
Après
vous être délectés des rimes de Griselidis,
des Souhaits ridicules et de Peau d’âne,
ou encore des (in)fortunes de Cendrillon ou la petite pantoufle
de verre, de Riquet à la houppe et du Petit
Poucet, entrez dans l’étrange château de
Barbe Bleue. D’insolites réécritures
rivalisent ici d’inventivité tant sur la forme que
sur le fond : un opéra-bouffe en trois actes, une sœur
«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
dans le rôle de la délatrice, la curiosité coiffant
au poteau les sept péchés capitaux, Barbe Bleue en
Prince turc Frimelgus ou en Barbe Rouge, etc.
Dans Maître
Chat ou le Chat Botté, un simple paysan se hisse au
rand de Marquis de Carabas et épouse la fille du roi, guidé
par la ruse du félin dont il a hérité. Dans
Les fées, c’est une fée qui change
le destin des jeunes filles pures, honnêtes et généreuses.
Ainsi, ayant donné de l’eau et une galette à
une pauvre vieille, balayé leur seuil aux nains de la forêt
ou briqué le logis de Dame Hiver, elles se verront récompensées
: de leur bouche sortiront des pièces d’or ou des pierres
précieuses, sous leurs pas écloront des fleurs chatoyantes,
de leurs cheveux rouleront des perles à chaque coup de peigne,
alors qu’elles embelliront de jour en jour. Leurs vilaines
demi-sœurs subiront un sort inverse et leur égoïsme
ne leur vaudra que vipères, batraciens, ronces, poux et laideur.
Qu’importe
l’exégèse : quelle soit psychanalysante comme
celle de Bettelheim ou narratologique comme celle de Greimas, le
tout est de rallumer, dans nos yeux, la flamme malicieuse de l’enfance
attisée par la lucidité moqueuse de l’adulte.
Perdez-vous sur les sentiers enchantés foulés par
Perrault et ramifiés par ses successeurs sans avoir peur
de rencontrer le Grand Méchant Loup : cette anthologie, richement
illustrée par Gustave Doré, a été touchée
par la grâce des fées…
Samia
Hammami
(juin 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

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loup - en littérature jeunesse
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