Les contes de Perrault dans tous leurs états
Édition établie et présentée par Marie-Charlotte Delmas et Annie Collognat
Éditions Omnibus, 2007

 

 


Raconte-moi une histoire !

Charles Perrault fut un personnage étonnant. Sous le règne du Roi Soleil, il fut celui par qui la querelle entre les Anciens et les Modernes éclata avec la lecture, à l’Académie française en 1667, de ses célèbres alexandrins : « Que l’on peut comparer, sans crainte d'être injuste, / Le siècle de Louis, au beau siècle d'Auguste ». Cependant, si son nom nous est toujours si familier, c’est grâce à un autre aspect de son engagement littéraire : avec lui, les contes populaires ont acquis leurs lettres de noblesse.

Tout un chacun a à l’esprit ses compositions singulières. Mais saviez-vous que Perrault n’en a signé que… onze ?! Dans ses Contes de ma mère l'Oye ou Histoires et contes du temps passé (1697), il a rassemblé huit proses merveilleuses issues du folklore traditionnel. Par la suite, trois pièces en vers rédigées antérieurement leur seront adjointes. Ce recueil sera, dans un premier temps, publié sous une identité trompeuse (celle d’un adolescent), avant que Perrault, devant son succès écrasant, n’en rendosse la paternité. De par leurs sources (allant de l’imaginaire médiéval aux textes de la Renaissance italienne), ces écrits se placent en porte-à-faux avec le classicisme prenant ses racines dans une Antiquité lointaine. Rappelons à ce propos que Jean de La Fontaine puisait allègrement dans le matériau grec en accommodant notamment les fables d’Ésope. Le livre de Perrault était donc au départ un acte militant ; il s’est révélé un chef-d’œuvre intemporel.

Les deux éditrices (au sens philologique du terme), Marie-Charlotte Delmas et Annie Collognat, insistent, dans leur excellente préface, sur l’origine de ces contes et sur leur pérennité. La question essentielle se résume à un dilemme insoluble : qui apparaît d’abord, la poule ou l’œuf ? En effet, l’écheveau des influences est particulièrement complexe à débrouiller car, en somme, Perrault se sera autant inspiré du fond populaire qu’il l’aura lui-même nourri. En outre, la douce ironie sous-tendant l’entreprise de notre homme est que ses récits étaient initialement destinés, non pas à des enfants, mais à un public d’aristocrates et de courtisans lassés par l’ambiance austère de la cour d’un Louis XIV déclinant sous la coupe de la pieuse Mme de Maintenon, et en quête d’amusements et de frivolités… D’où ce langage soutenu et raffiné, ainsi que le recours constant à une morale – voire à une double morale – parfois décalée et humoristique, clôturant les narrations et ajoutant au subversif de la démarche.

Il faut également souligner le judicieux choix des quatre-vingt-cinq variantes retenues dans le présent volume. De l’Italie à l’Asie en passant par la Bretagne (drainée par une impressionnante lignée de folkloristes), l’Allemagne ou la Corse, l’on prend agréablement conscience de l’extrême vivacité de ces histoires ancrées dans les terreaux les plus éloignés et se retrouvant, à diverses époques, sous les plumes les plus inattendues : Voltaire, Schwob, la Comtesse de Ségur, Catulle Mendès, Apollinaire, Baudelaire ou Anatole France seront happés par cet univers magique et le serviront sans jamais le trahir dans de libres adaptations. Ils côtoient Boccace, les géniaux Frères Grimm, le pétillant Napolitain Gian Battista Basile, tout comme une kyrielle de collecteurs et d’écrivains régionalistes.

Delmas et Collognat nous offrent de redécouvrir des pans entiers de ces morceaux de mémoire que l’on pensait pourtant connaître. Où est le courageux chasseur qui délivrait le Petit Chaperon Rouge et sa Mère-Grand ? Nulle trace dans l’original de Perrault où la sagesse enseigne aux demoiselles de se méfier de certains galants car « Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux, / De tous les loups sont les plus dangereux ? ». La mère du Prince Charmant de La Belle au Bois Dormant est quant à elle… une ogresse pressée de dévorer sa bru et ses petits-enfants, les magnifiques Aurore et Jour, tandis que son fils est parti en guerre contre l’empereur Cantalabutte. Heureusement pour les victimes, le maître d’hôtel veille et les substitue, dans l’assiette de la cruelle reine, avec quelque chevreuil ou biche. C’est une cuve remplie de crapauds et de serpents qui sera finalement la dernière demeure de la méchante marâtre.

Après vous être délectés des rimes de Griselidis, des Souhaits ridicules et de Peau d’âne, ou encore des (in)fortunes de Cendrillon ou la petite pantoufle de verre, de Riquet à la houppe et du Petit Poucet, entrez dans l’étrange château de Barbe Bleue. D’insolites réécritures rivalisent ici d’inventivité tant sur la forme que sur le fond : un opéra-bouffe en trois actes, une sœur «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?» dans le rôle de la délatrice, la curiosité coiffant au poteau les sept péchés capitaux, Barbe Bleue en Prince turc Frimelgus ou en Barbe Rouge, etc.

Dans Maître Chat ou le Chat Botté, un simple paysan se hisse au rand de Marquis de Carabas et épouse la fille du roi, guidé par la ruse du félin dont il a hérité. Dans Les fées, c’est une fée qui change le destin des jeunes filles pures, honnêtes et généreuses. Ainsi, ayant donné de l’eau et une galette à une pauvre vieille, balayé leur seuil aux nains de la forêt ou briqué le logis de Dame Hiver, elles se verront récompensées : de leur bouche sortiront des pièces d’or ou des pierres précieuses, sous leurs pas écloront des fleurs chatoyantes, de leurs cheveux rouleront des perles à chaque coup de peigne, alors qu’elles embelliront de jour en jour. Leurs vilaines demi-sœurs subiront un sort inverse et leur égoïsme ne leur vaudra que vipères, batraciens, ronces, poux et laideur.

Qu’importe l’exégèse : quelle soit psychanalysante comme celle de Bettelheim ou narratologique comme celle de Greimas, le tout est de rallumer, dans nos yeux, la flamme malicieuse de l’enfance attisée par la lucidité moqueuse de l’adulte. Perdez-vous sur les sentiers enchantés foulés par Perrault et ramifiés par ses successeurs sans avoir peur de rencontrer le Grand Méchant Loup : cette anthologie, richement illustrée par Gustave Doré, a été touchée par la grâce des fées…

Samia Hammami
(juin 2007)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

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