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Juge et assassin sur la toile
À l’instar
de Meursault dans L’étranger, Luca a été
poussé au meurtre comme malgré lui, dans un état
second, pour un rien, une petite phrase prononcée par celui
qui avait été son associé et qui l’avait
trahi, ruiné, réduit à néant. Meurtre
qui va le poursuivre, qui va l’obliger à fuir l’Italie
pour la France, la Belgique, la Hollande… C’est en tout
cas ce que nous devons croire, si nous-mêmes nous acceptons
de le suivre dans le récit qu’il fait de ses tribulations
de ville en ville à travers l’Europe, au cours desquelles
la solitude et l’angoisse le disputent aux amitiés
et aux amours de rencontre.
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Mais
la première personne qu’il veut persuader des
raisons de son crime, auprès de laquelle il tente de
se justifier tout en annonçant à plusieurs reprises
qu’il tuera de nouveau, est son juge, « Madame
le juge », avec qui il entame une correspondance électronique
et qui va très vite jouer le jeu de cette correspondance
quasiment intime. Le roman entier, jusqu’à l’adieu
final, n’est constitué que de cet étonnant
échange d’e-mails, marqué à la
fois par la compréhension et l’incompréhension,
la confiance et la défiance ; relation privilégiée,
qui entraîne le lecteur vers une double identification,
au juge et à l’assassin. Et voilà que
comme le magistrat, il se met à se poser des questions,
le lecteur : faut-il croire l’homme en fuite ? A-t-il
vraiment subi ce qu’il prétend avoir subi ? S’est-il
laissé piéger ou a-t-il piégé
? Se trompe-t-il ? Nous trompe-t-il ? Est-il bien là
où il prétend être ? |
Car Luca (adresse
« angelo@nirvana.it »), informaticien hors pair, manie
si bien les outils virtuels que le doute plane sur l’origine
géographique de ses messages, et donc sur les informations
qu’il y donne. En même temps, on se laisse volontiers
prendre à ses aveux, à ses explications – et
du statut de meurtrier il passe à celui de victime. Victime
de la puissance économique, du pouvoir de la grande finance
et de ses collusions avec le monde politique. Il reste pourtant
dans cet univers des êtres doués d’humanité,
des êtres simples et aimants, pour qui l’argent –
qui souvent leur manque – n’est qu’un moyen d’existence.
Mais survivront-ils au cynisme financier ? C’est la vraie
question que pose le roman.
Jouant avec
beaucoup d’habileté sur les potentialités du
monde de l’Internet, tendant sur la toile mondiale les pièges
de la virtualité, À mon juge se
lit à des niveaux divers. Roman épistolaire d’aujourd’hui,
roman policier, roman psychologique, roman social, roman politique…
Comme les précédents ouvrages d’Alessandro Perissinotto,
il s’agit là d’un roman au vrai sens du terme.
Jean-Pierre
Longre
(février 2008)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

du
même auteur
Train 8017
- La Fosse aux Ours, 2004 / Parution en poche -
Folio Policier, 2008
http://www.gallimard.fr/
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