Périclès
de William Shakespeare
mise en scène Michel Raskine

juin 2006
Nuits de Fourvière, Lyon



Entre drame et parodie, un conte en chantier

A poil Shakespeare! Ou plutôt à poil Périclès, le prince maudit, héros d'un conte shakespearien joué très moderne, baroque et foutraque, à Fourvière cet été.

Amour, inceste, roi tyrannique, prince maudit, vives tensions politiques... Le drame shakespearien place l'homme devant bien des contrariétés. Le destin s'y dresse en montagnes russes dont les sommets, comme le fin fond des vallées, renvoient l'écho d'une parole lucide, humble et magnifique, comme un éclair de vérité.
Il en est ainsi dans la seconde partie du grand spectacle mis en scène par le directeur du Théâtre du Point du Jour, Michel Raskine. Y est offerte, par exemple, la scène déchirante, incroyable, des retrouvailles entre un père et son enfant disparu dès la naissance. Mais, comme pour alléger le dramatique, elle est interprétée par un jeune comédien en caleçon, avec sur la tête une énorme chapska absolument ridicule. Un peu plus tôt, le valeureux prince se la joue même tout nu ! Naufragé, il a traversé une tempête debout sur une table de salle à manger malmenée par des figurants. Pour représenter la mer démontée, un drap blanc est secoué en faux amateur.
Loufoque, ce "Périclès" l'est clairement et dès l'ouverture, quand surgit d'un cercueil le narrateur (Matief Guittier, excellente: à l'aise dans l'improbable). Cette pièce haute en couleurs prête ainsi volontiers à sourire. Elle se situe toujours au bord de la parodie mais sans se libérer franchement des obligations du récit original, ce conte ancestral complexe et picaresque, naviguant de Tyr à Mytilène, avec pirates, marins et chevaliers.

L'intention de moderniser est évidente et cette entreprise théâtrale originale, amusante et divertissante est réussie par divers moyens : costumes extravagants, gros anachronismes, expressions sardoniques en fin de réplique... L'action transporte, grâce à une organisation impeccable de la scène sans doute due à un remarquable travail de troupe (vingt personnes sur le qui-vive), de régie et de direction. Il a bien fallu tout un échafaudage (au sens propre comme au figuré) pour parvenir à jouer sur les deux tableaux : suivre, à peu près, la trame compliquée du drame shakespearien, en respectant un minimum sa dimension épique, et innover, inventer des coups de théâtre audacieux pour surprendre le public de Fourvière, par exemple en conduisant en camionnette de Mytilène jusqu'à l'avant-scène un bordel ambulant à loupiottes rouges
Il s'agit alors d'une création théâtrale hybride, un conte en chantier, autre que les aventures mythiques de Périclès (personnage shakespearien apparu en 1608 et qu'on trouve sous le nom d'Appolonius, deux siècles plus tôt, sous la plume du poète anglais John Gower). Dans ce feuilleton aux airs parfois burlesques, tranche le texte brillamment mis en forme par André du Bouchet. Ses vers appellent le geste et le commandent, mais cette fluidité semble manquer à cette pièce pourtant bien vivante et étonnante, qui sait entraîner l'oeuvre de Shakespeare dans un monde baroque.

François Cavaillès
(juillet 2006)

 

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