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Entre drame et parodie, un conte en chantier
A poil Shakespeare! Ou plutôt à
poil Périclès, le prince maudit, héros d'un
conte shakespearien joué très moderne, baroque et
foutraque, à Fourvière cet été.
Amour, inceste,
roi tyrannique, prince maudit, vives tensions politiques... Le drame
shakespearien place l'homme devant bien des contrariétés.
Le destin s'y dresse en montagnes russes dont les sommets, comme
le fin fond des vallées, renvoient l'écho d'une parole
lucide, humble et magnifique, comme un éclair de vérité.
Il en est ainsi dans la seconde partie du grand spectacle mis en
scène par le directeur du Théâtre du Point du
Jour, Michel Raskine. Y est offerte, par exemple, la scène
déchirante, incroyable, des retrouvailles entre un père
et son enfant disparu dès la naissance. Mais, comme pour
alléger le dramatique, elle est interprétée
par un jeune comédien en caleçon, avec sur la tête
une énorme chapska absolument ridicule. Un peu plus tôt,
le valeureux prince se la joue même tout nu ! Naufragé,
il a traversé une tempête debout sur une table de salle
à manger malmenée par des figurants. Pour représenter
la mer démontée, un drap blanc est secoué en
faux amateur.
Loufoque, ce "Périclès" l'est clairement
et dès l'ouverture, quand surgit d'un cercueil le narrateur
(Matief Guittier, excellente: à l'aise dans l'improbable).
Cette pièce haute en couleurs prête ainsi volontiers
à sourire. Elle se situe toujours au bord de la parodie mais
sans se libérer franchement des obligations du récit
original, ce conte ancestral complexe et picaresque, naviguant de
Tyr à Mytilène, avec pirates, marins et chevaliers.
L'intention
de moderniser est évidente et cette entreprise théâtrale
originale, amusante et divertissante est réussie par divers
moyens : costumes extravagants, gros anachronismes, expressions
sardoniques en fin de réplique... L'action transporte, grâce
à une organisation impeccable de la scène sans doute
due à un remarquable travail de troupe (vingt personnes sur
le qui-vive), de régie et de direction. Il a bien fallu tout
un échafaudage (au sens propre comme au figuré) pour
parvenir à jouer sur les deux tableaux : suivre, à
peu près, la trame compliquée du drame shakespearien,
en respectant un minimum sa dimension épique, et innover,
inventer des coups de théâtre audacieux pour surprendre
le public de Fourvière, par exemple en conduisant en camionnette
de Mytilène jusqu'à l'avant-scène un bordel
ambulant à loupiottes rouges
Il s'agit alors d'une création théâtrale hybride,
un conte en chantier, autre que les aventures mythiques de Périclès
(personnage shakespearien apparu en 1608 et qu'on trouve sous le
nom d'Appolonius, deux siècles plus tôt, sous la plume
du poète anglais John Gower). Dans ce feuilleton aux airs
parfois burlesques, tranche le texte brillamment mis en forme par
André du Bouchet. Ses vers appellent le geste et le commandent,
mais cette fluidité semble manquer à cette pièce
pourtant bien vivante et étonnante, qui sait entraîner
l'oeuvre de Shakespeare dans un monde baroque.
François
Cavaillès
(juillet
2006)

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