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Course au tragique
Les Grecs d’Achille
affrontent les Amazones de la reine Penthésilée ;
mais au cœur de cette véritable guerre des sexes, l’incroyable
a lieu : Achille et Penthésilée, au lieu de s’entretuer,
sont embrasés par un désir funeste l’un envers
l’autre, et chacun veut ramener l’autre en son royaume
pour l’y faire régner. Quelle issue pour cet amour
belliqueux ? Penthésilée, drame romantique, file à
discrétion la métaphore de la passion guerrière,
de l’amour comme rapport de force dont les sujets sont aussi
les victimes.
Auteur peu mis en scène, Heinrich von Kleist trouverait sans
doute beaucoup à redire au travail effectué par les
élèves de la 64ème promotion de l’ENSATT,
dirigés par Christian von Treskow, qui admet le parti pris
: « privilégier l’invention scénique
à la fidélité à l’œuvre ».
Sous couvert d’un « effet dialectique d’aliénation
qui pourrait servir à mieux comprendre les bases du travail
théâtral » (nous voilà donc à
l’école, plus qu’au théâtre ?),
cette guerre antique est implantée dans notre chère
modernité : rampes de skate et pistes d’athlétisme,
costumes d’une laideur très contemporaine (survêtements
fluorescents dignes de Sport Spice), bande-son efficace,
et surtout longues saynètes de course ou de danse mimant
et entremêlant les combats et les ébats amoureux, tout
cela assure le dynamisme nécessaire à ce texte somme
toute très narratif, les douze comédiens se relayant
également dans une fraîche énergie pour «
explorer la fragmentation des personnages sous le prisme de
leurs différentes facettes » (C. von Treskow dixit)
- ce qui ne s’avère guère probant (difficile
de se repérer parmi les six facettes fluctuantes des personnages…),
mais qui ajoute au plaisir du spectateur s’il se laisse porter
par ce mouvement continu.
L’ensemble demeure bigarré, un peu trop à nos
yeux : plus encore que les éléments anachroniques,
les nombreux clins d’œil amusés et autres effets
parodiques (visant la statuaire grecque, ou bien les scènes-types
qui font avancer la trame : messagers, scènes de couples,
questionnements du chœur pour informer le spectateur…)
rendent moins crédibles les scènes sérieuses,
censées être intenses, notamment la sombre fin. La
mise en scène joue avec le texte et prend ses libertés,
mais en conserve les principaux ressorts tragiques, comme pour nous
entraîner vers un drame satyrique, presque carnavalesque,
de moindre envergure, plus «léger». Mais Penthésilée
est assurément une pièce imposante, difficile à
monter, et le spectacle proposé, aux antipodes d’une
représentation classique qui aurait fort probablement ennuyé,
s’en sort honorablement – si l’on réussit
à se faire à l’image du divin Achille en survèt’
vert fluo, et à celle de la belle Penthésilée
en cycliste jaune...
Nicolas
Cavaillès
(mars 2005)
Nicolas
Cavaillès, spécialiste de l'œuvre
de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature,
poursuit, après des études de lettres et de philosophie,
des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de
la création artistique (critique génétique).

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