D’après Heinrich von Kleist
Mise en scène de Christian von Treskow

(ENSATT, lyon)
du 11 au 23 avril 2005


Course au tragique

Les Grecs d’Achille affrontent les Amazones de la reine Penthésilée ; mais au cœur de cette véritable guerre des sexes, l’incroyable a lieu : Achille et Penthésilée, au lieu de s’entretuer, sont embrasés par un désir funeste l’un envers l’autre, et chacun veut ramener l’autre en son royaume pour l’y faire régner. Quelle issue pour cet amour belliqueux ? Penthésilée, drame romantique, file à discrétion la métaphore de la passion guerrière, de l’amour comme rapport de force dont les sujets sont aussi les victimes.
Auteur peu mis en scène, Heinrich von Kleist trouverait sans doute beaucoup à redire au travail effectué par les élèves de la 64ème promotion de l’ENSATT, dirigés par Christian von Treskow, qui admet le parti pris : « privilégier l’invention scénique à la fidélité à l’œuvre ». Sous couvert d’un « effet dialectique d’aliénation qui pourrait servir à mieux comprendre les bases du travail théâtral » (nous voilà donc à l’école, plus qu’au théâtre ?), cette guerre antique est implantée dans notre chère modernité : rampes de skate et pistes d’athlétisme, costumes d’une laideur très contemporaine (survêtements fluorescents dignes de Sport Spice), bande-son efficace, et surtout longues saynètes de course ou de danse mimant et entremêlant les combats et les ébats amoureux, tout cela assure le dynamisme nécessaire à ce texte somme toute très narratif, les douze comédiens se relayant également dans une fraîche énergie pour « explorer la fragmentation des personnages sous le prisme de leurs différentes facettes » (C. von Treskow dixit) - ce qui ne s’avère guère probant (difficile de se repérer parmi les six facettes fluctuantes des personnages…), mais qui ajoute au plaisir du spectateur s’il se laisse porter par ce mouvement continu.
L’ensemble demeure bigarré, un peu trop à nos yeux : plus encore que les éléments anachroniques, les nombreux clins d’œil amusés et autres effets parodiques (visant la statuaire grecque, ou bien les scènes-types qui font avancer la trame : messagers, scènes de couples, questionnements du chœur pour informer le spectateur…) rendent moins crédibles les scènes sérieuses, censées être intenses, notamment la sombre fin. La mise en scène joue avec le texte et prend ses libertés, mais en conserve les principaux ressorts tragiques, comme pour nous entraîner vers un drame satyrique, presque carnavalesque, de moindre envergure, plus «léger». Mais Penthésilée est assurément une pièce imposante, difficile à monter, et le spectacle proposé, aux antipodes d’une représentation classique qui aurait fort probablement ennuyé, s’en sort honorablement – si l’on réussit à se faire à l’image du divin Achille en survèt’ vert fluo, et à celle de la belle Penthésilée en cycliste jaune...

Nicolas Cavaillès
(mars 2005)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

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