Penser,
pratiquer et... goûter la cuisine.
Après
un excellent numéro printanier égyptien (un beau
parcours littéraire à travers des textes et des
extraits de romans pour la plupart jamais traduits en français)
La Pensée de Midi met l’été
à profit pour ouvrir l'appétit de ses lecteurs...
Un numéro sous le signe de la convivialité, du partage
et du "savoir être ensemble" qui fait souvent
défaut dans nos sociétés, afin de découvrir
de façon non exhaustive quelques traditions culinaires
méditerranéennes, tout en conceptualisant, intellectualisant
et poétisant le propos, il va sans dire.
La cuisine, comme la littérature ou le langage (entre autres),
n'a rien d'immuable, elle connaît naturellement une évolution
constante et diverses mutations, "n'en déplaise
aux puristes", (ce que souligne Xavier Girard en avant-propos).
Elle est ainsi un lieu d'échange universel et les plaisirs
de la table peuvent rapprocher les peuples, sinon les réconcilier
: "manger ensemble reste parmi les meilleures recettes
de rapprochement. Mais certainement pas une bouillie insipide
et mondialisée. Comment s'enrichir mutuellement dans l'uniformité
? La table peut être aussi une culture de paix.",
explique quant à lui Carlo Petrini, fondateur de Slow Food,
association gastronomico-écolo-humanitaire italienne née
en 1986 en réaction à l'ouverture du premier "restaurant"…
McDonald's à Rome. Et d'ajouter : "le droit au
plaisir est un élément fondamental de l'épanouissement
humain. (...) Mais chacun de nous a une responsabilité
personnelle dans la défense de la biodiversité.
Nous travaillons pour faire en sorte que les nouveaux gastronomes
soient aussi des écologistes." Lui aussi prône
l'idée d'une cuisine certes identitaire mais sans frontières,
qui se bâtit et se métamorphose au fil de multiples
interactions culturelles et humaines. Stéphane Yérasimos
reprend et amplifie cette idée dans son excellent article
"Les Ottomans à table" : "la
tradition ne serait-elle qu'une invention de la modernité
? En effet, il n'y a que l'homme moderne à imaginer qu'il
émerge d'un passé immémorial où ses
ancêtres répétaient inlassablement les mêmes
gestes et mangeaient toujours les mêmes plats."
Une analyse que l'on pourra élargir à loisir, en
l'appliquant à quasiment tous les domaines dans lesquels
s'affrontent "anciens" et "modernes"...
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C'est
donc dans cet esprit d'ouverture que se déploient
les textes charnus qui composent le recueil : Cédric
Fabre convie à faire un bout de chemin culinaire
en compagnie de quelques oeuvres littéraires de grands
auteurs (Fernando Pessoa, Claudio
Magris, Paul Morand, Albert Memmi, Manuel Vasquez Montaban
ou Jean-Claude Izzo) ; Fatéma Hal fait un petit tour
historique de la cuisine marocaine ; Guy Chemla se souvient
avec nostalgie de la cuisine judéo-arabe de son enfance,
se remémorant ses promenades sur le grand marché
de Tunis, les leçons de cuisine que lui prodiguait
sa mère et les multiples saveurs d'origines diverses
qui se conjuguaient pour donner forme à "une
école du respect". |
Suivent des
essais dédiés à des aliments prédominants
dont les usages et les préparations, comme le reste, se
sont transformés au fil des siècles : le pain (Predrag
Matvejevich), l'huile d'olive (Costanza Ferrini), les aromates
(Suzanne Amigues) dont certaines sont à déguster
avec parcimonie, le mouton (Jean-Robert Pitte), les tapas (Pep
Palau), ou encore les pâtes (Silvano Serventi), dont les
Italiens sont toujours friands (28 kilos annuels par habitant
!) mais qui, loin d'être une spécificité italienne,
sont consommées sur tout le pourtour méditerranéen
et principalement au Maghreb.
Rien de trop théorique, donc, dans ce numéro alléchant,
ponctué de multiples recettes où se marient allègrement
littérature et gastronomie, pour déboucher sur une
poésie du culinaire qui fait appel aux sens tout autant
qu'à l'esprit pensant... L'ensemble rappelle, sous bien
des aspects, La colère des aubergines, recueil
de nouvelles/recettes de Bulbul Sharma (P.Picquier, 2002) où
littérature et gastronomie ne font qu'une. Ainsi, il est
difficile de résister au plaisir de prolonger la lecture
en s'essayant à la préparation de quelques plats
anciens ou modernes : la fricassée de poulet (d'après
un ancien manuscrit turc), les catouns (simple mais délectable,
du moins à la lecture, caviar d'aubergines), la (véritable)
bouillabaisse (d'après Henri Deluy), les pieds paquets
(de Liliane Giraudon) ou bien la soupe à l'épeautre
(de Natacha Michel). Les néophytes découvriront
là tout un univers insoupçonné de parfums
et de saveurs inattendus, tandis que les plus chevronnés
auront suffisamment de matière pour se faire la main à
de nouvelles recettes et les partager, puisque c'est là
le but de toute cuisine, rassembler...
Blandine
Longre
(juillet 2004)

numéro 10 (été 2003) : Eclats
de frontières
numéro 11 (Automne 2004) : Athènes
La
pensée de midi
160 pages, 15 euros le numéro
en vente dans les librairies, Fnac, grands magasins.
142, la Canebière
13001 Marseille
04 96 12 43 19
http://www.lapenseedemidi.org
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