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Le
dictauteur
Un
peu avant la fin du roman, le narrateur (qui du haut et du creux
de son hamac se prétend auteur, mais ne soyons pas dupes
: un auteur qui s’entoure à la fois de personnes réelles
et complices et de personnages fictifs et complaisants n’est
qu’un narrateur, éventuellement aussi un personnage-écrivain),
donc le narrateur un peu avant la fin du roman se fait dire par
Sonia (personnage justement fictif de vieille dame jadis ouvreuse
de cinéma à Chicago et bienfaitrice d’un sosie
de dictateur mort devant Le dictateur de Chaplin), le narrateur
donc se fait dire par Sonia : « Je veux du classique :
imparfait, passé simple, du bien écrit et du bien
construit. […] Une écriture concise au service d’une
histoire linéaire et concentrée, voilà ce qu’il
me faut ». Les trente-cinq pages qui suivent (les dernières)
entrent dans les conceptions littéraires de la vieille dame,
de même que les cinquante premières, ouvertement conditionnées
par les potentialités de l’imaginaire…
Entre la première
et la dernière partie, trois cents pages où, certes,
l’imparfait et le passé simple sont employés
conformément aux normes de la grammaire française,
trois cents pages « bien écrites », mais où,
pour le grand plaisir du lecteur, l’auteur (cette fois c’est
bien de lui qu’on parle) s’en donne à cœur
joie. Les mots «foisonnement» et «digressions»
viennent à l’esprit, mais Sonia eût été
contente de se dire qu’à y sérieusement réfléchir,
l’ensemble est « bien construit », selon une architecture
complexe, hélicoïdale plutôt que linéaire,
mais « bien construit » tout de même.
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Un
résumé ne le prouverait pas, et ne rendrait pas
compte des qualités du livre, ou en rendrait mal compte.
Alors évitons le résumé, et laissons le
lecteur suivre essoufflé les méandres du récit,
entre Teresina et Hollywood, entre Brésil et Etats-Unis.
Laissons-le, ce lecteur haletant, découvrir peu à
peu les sosies successifs du dictateur Manuel Pereira da Ponte
Martins, si humains, si impitoyables et si pitoyables, et deviner
les points communs (encore une histoire de ressemblance) que
cette intrigue brésilienne entretient avec celle du Dictateur
de Charlie Chaplin (on se risquerait même presque à
penser que le roman a été écrit uniquement
pour le plaisir d’évoquer le film et d’en
faire [re]découvrir certains détails précis,
pour le plaisir aussi d’évoquer Rudolf Valentino,
mais c’est encore autre chose…). |
La narration
est parsemée de questions inhérentes à la composition
romanesque, à l’imaginaire, à la fiction, à
la réalité, au « vrai » (qui est qualifié
de « flou »), questions que l’écrivain
(le narrateur, sans doute au nom de l’auteur) lance à
lui-même et à la ronde depuis son hamac.
Et tout cela
converge vers ce qui fait corps avec la narration, une leçon
produite par les péripéties racontées, l’une
et l’autre interdépendantes et faisant ensemble l’intérêt
de la fable : toute dictature (politique, économique) est
un jour ou l’autre terrassée par la démocratie,
une démocratie qui n’a rien d’idéal, rien
de miraculeux, mais qui a au moins le mérite de donner à
l’humain la place qui lui revient. Comme le dit au dernier
sosie, pâle figure d’une impossible réincarnation
de la tyrannie, le colonel Eduardo Rist, qui n’a jamais été
dupe des tours de passe-passe de la dictature, et qui finalement
a tiré les ficelles comme un romancier tout-puissant : «
Ça durera ce que ça durera, mais ça vaudra
toujours mieux que de se prosterner devant ta tête d’abruti
».
Jean-Pierre
Longre
(août 2003)
Jean-Pierre
Longre,
enseignant en littérature du XXème siècle à
l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse
sur Raymond Queneau,
de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains
et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau
dans la "Pléiade", et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.gallimard.fr
http://www.france.diplomatie.fr/label_france/
http://www.univ-lille3.fr/www/Ufr/idist/jeunet/auteurs/pennac99/analyse.htm
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