Le dictateur et le hamac
Gallimard, 2003

Folio, mars 2005

 

Le dictauteur

Un peu avant la fin du roman, le narrateur (qui du haut et du creux de son hamac se prétend auteur, mais ne soyons pas dupes : un auteur qui s’entoure à la fois de personnes réelles et complices et de personnages fictifs et complaisants n’est qu’un narrateur, éventuellement aussi un personnage-écrivain), donc le narrateur un peu avant la fin du roman se fait dire par Sonia (personnage justement fictif de vieille dame jadis ouvreuse de cinéma à Chicago et bienfaitrice d’un sosie de dictateur mort devant Le dictateur de Chaplin), le narrateur donc se fait dire par Sonia : « Je veux du classique : imparfait, passé simple, du bien écrit et du bien construit. […] Une écriture concise au service d’une histoire linéaire et concentrée, voilà ce qu’il me faut ». Les trente-cinq pages qui suivent (les dernières) entrent dans les conceptions littéraires de la vieille dame, de même que les cinquante premières, ouvertement conditionnées par les potentialités de l’imaginaire…

Entre la première et la dernière partie, trois cents pages où, certes, l’imparfait et le passé simple sont employés conformément aux normes de la grammaire française, trois cents pages « bien écrites », mais où, pour le grand plaisir du lecteur, l’auteur (cette fois c’est bien de lui qu’on parle) s’en donne à cœur joie. Les mots «foisonnement» et «digressions» viennent à l’esprit, mais Sonia eût été contente de se dire qu’à y sérieusement réfléchir, l’ensemble est « bien construit », selon une architecture complexe, hélicoïdale plutôt que linéaire, mais « bien construit » tout de même.

Un résumé ne le prouverait pas, et ne rendrait pas compte des qualités du livre, ou en rendrait mal compte. Alors évitons le résumé, et laissons le lecteur suivre essoufflé les méandres du récit, entre Teresina et Hollywood, entre Brésil et Etats-Unis. Laissons-le, ce lecteur haletant, découvrir peu à peu les sosies successifs du dictateur Manuel Pereira da Ponte Martins, si humains, si impitoyables et si pitoyables, et deviner les points communs (encore une histoire de ressemblance) que cette intrigue brésilienne entretient avec celle du Dictateur de Charlie Chaplin (on se risquerait même presque à penser que le roman a été écrit uniquement pour le plaisir d’évoquer le film et d’en faire [re]découvrir certains détails précis, pour le plaisir aussi d’évoquer Rudolf Valentino, mais c’est encore autre chose…).

La narration est parsemée de questions inhérentes à la composition romanesque, à l’imaginaire, à la fiction, à la réalité, au « vrai » (qui est qualifié de « flou »), questions que l’écrivain (le narrateur, sans doute au nom de l’auteur) lance à lui-même et à la ronde depuis son hamac.

Et tout cela converge vers ce qui fait corps avec la narration, une leçon produite par les péripéties racontées, l’une et l’autre interdépendantes et faisant ensemble l’intérêt de la fable : toute dictature (politique, économique) est un jour ou l’autre terrassée par la démocratie, une démocratie qui n’a rien d’idéal, rien de miraculeux, mais qui a au moins le mérite de donner à l’humain la place qui lui revient. Comme le dit au dernier sosie, pâle figure d’une impossible réincarnation de la tyrannie, le colonel Eduardo Rist, qui n’a jamais été dupe des tours de passe-passe de la dictature, et qui finalement a tiré les ficelles comme un romancier tout-puissant : « Ça durera ce que ça durera, mais ça vaudra toujours mieux que de se prosterner devant ta tête d’abruti ».

Jean-Pierre Longre
(août 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la "Pléiade", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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