The Photograph
(Penguin, 2003)

La Photographie
traduit de l'anglais par Anne-Cécile Padoux
Mercure de France, 2004

 

 

"Some lovely glorious nothing I did see"
("Je vis un rien charmant resplendir devant moi")
John Donne (Air and Angels)

 

Ce n'est peut-être pas un hasard si c'est au fond d'un placard qui contient d'autres archives que Glyn Peters découvre une ancienne photo de sa femme Kath ; ce document va représenter, pour cet universitaire raisonnablement célèbre (un historien "du paysage"), la pièce maîtresse d'une investigation qu'il voudrait rigoureusement scientifique (comme tout ce qu'il entreprend) mais cependant troublante : elle donne naissance à un vague sentiment de culpabilité chez cet homme (dont l'érudition et la vivacité d'esprit sont des atouts de ce beau roman) marqué par un égoïsme inconscient mais palpable ; c'est sans aucun doute cette tare, cette efficacité excessive, et son aveuglement dans les choses de l'amour qui ont poussé sa femme Kath à le quitter définitivement, ou bien à prendre un amant : une trahison révélée par la photographie découverte par hasard, sur laquelle Kath tient la main d'un homme : Nick, l'époux de la soeur de Kath, Elaine...

La vision que Glyn avait de son passé s'effondre (un comble pour ce chercheur dont le terrain de prédilection est justement l'histoire...) et tout semble remis en cause, même le présent. Le fantôme de Kath refait surface et s'impose à son esprit ; déformation professionnelle oblige, Glyn part à la recherche d'indices, de témoins et d'éléments qui lui permettront de reconstituer ce passé dorénavant autre ; il comprend que l'histoire est composée de "sables mouvants", est "un terrain miné" où "rien n'est sacro-saint". Tandis qu'il met ses compétences au service de cette nouvelle enquête historique intellectuellement stimulante, Elaine, paysagiste de renom, est elle aussi profondément troublée par cette révélation : elle est encore mariée à Nick, un homme charmant mais velléitaire, pathétiquement irresponsable, qui vit plus ou moins à ses crochets. En femme pragmatique et sensible, elle réagit brutalement, tout en ne cessant de s'interroger : qui était réellement cette soeur cadette qu'elle croyait connaître ? Des bribes de conversations, quelques visions morcelées lui reviennent en mémoire, mais Kath se fait inaccessible.

"Some lovely glorious nothing I did see" écrivait John Donne, dans un poème décrivant le caractère insaisissable de l'amour et de la femme aimée : un vers qui s'impose ici, tant Kath, point focal du récit et cependant absente en tant que personnage "réel", paraît aussi "glorieuse" qu'évanescente ; elle plane, imperturbable, sur le roman tout entier, mais file entre les doigts de ceux qui tentent de lui redonner vie ou de la définir, d'en recréer une image fixe et immuable : sa vraie nature est vouée à leur échapper à jamais, même à ceux qui l'ont aimée de son vivant.

Ainsi, tour à tour, les personnages qui ont personnellement côtoyé Kath tentent de restituer sa quintessence, de résoudre cette énigme, mais en vain, tant sont nombreuses les nouvelles facettes de la disparue et tant le prisme de la mémoire déforme à jamais les souvenirs ; chaque vision est l'occasion d'une incursion parfois risquée dans un passé en constante transformation, instable : par petites touches subtiles, Penelope Lively fait de ce personnage éphémère et absent le pivot du discours, la source du trouble et l'objet du désir, créant ainsi une figure mythique aussi fuyante que le temps qui passe, multiforme et indéfinissable.

Blandine Longre
(mai 2003)

 

L'Editeur
http://www.penguin.co.uk/

http://www.penelopelively.net/