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"Some
lovely glorious nothing I did see"
("Je vis un rien charmant resplendir devant moi")
John Donne (Air and Angels)
Ce n'est peut-être
pas un hasard si c'est au fond d'un placard qui contient d'autres
archives que Glyn Peters découvre une ancienne photo de sa
femme Kath ; ce document va représenter, pour cet universitaire
raisonnablement célèbre (un historien "du paysage"),
la pièce maîtresse d'une investigation qu'il voudrait
rigoureusement scientifique (comme tout ce qu'il entreprend) mais
cependant troublante : elle donne naissance à un vague sentiment
de culpabilité chez cet homme (dont l'érudition et
la vivacité d'esprit sont des atouts de ce beau roman) marqué
par un égoïsme inconscient mais palpable ; c'est sans
aucun doute cette tare, cette efficacité excessive, et son
aveuglement dans les choses de l'amour qui ont poussé sa
femme Kath à le quitter définitivement, ou bien à
prendre un amant : une trahison révélée par
la photographie découverte par hasard, sur laquelle Kath
tient la main d'un homme : Nick, l'époux de la soeur de Kath,
Elaine...
La vision que
Glyn avait de son passé s'effondre (un comble pour ce chercheur
dont le terrain de prédilection est justement l'histoire...)
et tout semble remis en cause, même le présent. Le
fantôme de Kath refait surface et s'impose à son esprit
; déformation professionnelle oblige, Glyn part à
la recherche d'indices, de témoins et d'éléments
qui lui permettront de reconstituer ce passé dorénavant
autre ; il comprend que l'histoire est composée de "sables
mouvants", est "un terrain miné"
où "rien n'est sacro-saint". Tandis qu'il
met ses compétences au service de cette nouvelle enquête
historique intellectuellement stimulante, Elaine, paysagiste de
renom, est elle aussi profondément troublée par cette
révélation : elle est encore mariée à
Nick, un homme charmant mais velléitaire, pathétiquement
irresponsable, qui vit plus ou moins à ses crochets. En femme
pragmatique et sensible, elle réagit brutalement, tout en
ne cessant de s'interroger : qui était réellement
cette soeur cadette qu'elle croyait connaître ? Des bribes
de conversations, quelques visions morcelées lui reviennent
en mémoire, mais Kath se fait inaccessible.
"Some
lovely glorious nothing I did see" écrivait John
Donne, dans un poème décrivant le caractère
insaisissable de l'amour et de la femme aimée : un vers qui
s'impose ici, tant Kath, point focal du récit et cependant
absente en tant que personnage "réel", paraît
aussi "glorieuse" qu'évanescente ; elle plane,
imperturbable, sur le roman tout entier, mais file entre les doigts
de ceux qui tentent de lui redonner vie ou de la définir,
d'en recréer une image fixe et immuable : sa vraie nature
est vouée à leur échapper à jamais,
même à ceux qui l'ont aimée de son vivant.
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Ainsi,
tour à tour, les personnages qui ont personnellement
côtoyé Kath tentent de restituer sa quintessence,
de résoudre cette énigme, mais en vain, tant
sont nombreuses les nouvelles facettes de la disparue et tant
le prisme de la mémoire déforme à jamais
les souvenirs ; chaque vision est l'occasion d'une incursion
parfois risquée dans un passé en constante transformation,
instable : par petites touches subtiles, Penelope Lively fait
de ce personnage éphémère et absent le
pivot du discours, la source du trouble et l'objet du désir,
créant ainsi une figure mythique aussi fuyante que
le temps qui passe, multiforme et indéfinissable.
Blandine
Longre
(mai 2003) |

L'Editeur
http://www.penguin.co.uk/
http://www.penelopelively.net/
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