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Voyage en inoccident -
quand tel est pris...
William
Pellier signe un texte théâtral habilement construit,
qui tient de la fable morale, du conte philosophique, du pamphlet
politique, et dont on sort le sourire aux lèvres…
Rodolphe, jeune
candide à la « cervelle bien pleine »
de savoir théorique, assoiffé d’aventures et
de découvertes exotico-ethnologiques, voit « à
l’horizon cette tâche exaltante / Une étude grandeur
nature enfin » : un périple de plusieurs semaines
le mène aux confins du monde connu (c'est-à-dire «
occidental »), à la rencontre de celui qui
lui servira de guide, le « matricule KVV »,
un Tireur occidental zélé et soucieux de sa mission
(dont les détails ne nous seront révélés
que plus tard). Rodolphe prépare un mémoire portant
sur les « races inférieures » et afin
de valider son diplôme de fin d’études, va vivre
six mois durant aux côtés de ce tireur rompu à
la solitude, et étudier les énigmatiques « indigènes
» vivant de l’autre côté de la muraille
que surveille inlassablement le Tireur – un territoire aride,
« l’inoccident, paysage d’os, de crânes,
d’éléments de squelette, d’ossements en
couche ».
La satire prend toute son ampleur quand Rodolphe ne peut laisser
passer l’opportunité scientifique (!) d’étudier
de près un « spécimen » blessé
qui s’est réfugié au pied de la muraille, et
il le recueille en dépit des réticences du tireur,
qui l’avertit en ces termes, prévoyant une inexorable
contamination :
« Nous deux aux prises immédiate avec sa pustule,
malgré les barreaux / En un tour de main, au travers de sa
cage ses infections / Son zona, son eczéma Monsieur / Ses
puces et ses poux / Le fumet suffocatoire de son haleine, d’abord
ici, puis dans l’occident tout entier / la chute de nos nations
comme perspective »
Car le Tireur est là pour veiller à ce que les «
races basses » qui errent de l’autre côté
ne puissent franchir la muraille protectrice : des tribus «
inlassablement enclines à la férocité »
– comme « le juif et l’arabe »
-, des « troupeaux de roumins » ou autre «
rad-jik »… Rodolphe les étudie avec
la passion du débutant, et il note consciencieusement ses
observations naïves (qui, on l’aura compris, empruntent
aux classifications pseudo-scientifiques des siècles passés),
du genre :
« B – Caractères morphologiques, suite à
une première observation :
Maigreur de leurs bras le long de leur corps
Yeux dans le lointain de leur crâne
Délitescence de leurs molaires
Allure générale de batracien »
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Quant
au prisonnier, Rodolphe (documentation à l’appui)
ne peut s’empêcher de remarquer combien son visage
est « si éloigné de notre beauté
occidentale » et il entreprend de lui faire subir
nombre de tests qui prêtent à rire. Rodolphe
et le Tireur forment un étrange duo incarnant une vision
exacerbée de nos politiques de surprotection et d’immigration
(on se référera aux récents événements
qui en France ont secoué l’opinion – arrestations
diverses, évacuations et autres « invitations
à quitter le territoire »…) et de l’enthousiasme
candide (que sous-tend une « science » sans conscience)
du premier à la glaçante sagacité du
second (sans parler de son habileté à manier
le fusil), tous deux dévoués corps et âme
à leur mission respective, il n’y a qu’un
pas. |
L’on part
dans le texte de William Pellier avec l’impression diffuse
de se retrouver dans un bildungsroman du XVIIIe, avec l’idée,
vite démentie, que l’on va y trouver ses marques mais
notre voyage prend des tournures imprévisibles : une ironie
mordante entoure le complexe de supériorité de l’occidental
et la détermination du Tireur, prompt à obéir
aveuglément aux ordres qui ont été inscrits
dans son cerveau, illustre à merveille l’inhumanité
de sa tâche et la barbarie enfouie en chaque être, malgré
le joli vernis que la "civilisation" peut conférer.
On pense
au roman de Coetzee, En attendant les barbares,
fable atemporelle située aux frontières d’un
empire anonyme, à une époque incertaine, où
l’écrivain sud-africain dénonçait les
ravages engendrés par la peur irrationnelle de l’autre
; Le tireur occidental propose une vision
certes plus parodique (le dénouement est particulièrement
réjouissant), plus légère (le personnage-narrateur,
Rodolphe, étant le dindon de la farce), mais pas moins cauchemardesque
des rapports que l’occident n’a pas cessé d’entretenir
avec les pays les plus défavorisés ou avec des populations
rejetées. Dans le même temps, la parole théâtrale
donne un impact singulier à cette œuvre pourtant inclassable
– parole qui peut néanmoins être lue et être
appréciée comme telle, la versification (libérée
de toute contrainte classique) apportant un aspect faussement solennel
à l’ensemble et s’accordant parfaitement au ton
sérieux de Rodolphe, persuadé du bien-fondé
de sa mission. Une œuvre brève, il est vrai, mais qui
renferme tous les paradoxes de notre civilisation moderne, et parfaitement
conçue à éveiller les consciences.
Blandine
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
depuis 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone,
asiatique, orientale etc.), à la littérature pour
la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'éditeur
(Espaces 34)
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/pellier/pdgwp.htm
http://forets.free.fr/wp/textes.html
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