La vie courante
Maurice Nadeau 1996 / Folio 2005

 

Au fil du fleuve, de la source à l’estuaire

Philosophe, essayiste, Pierre Péju s’est fait connaître du grand public par ses romans, et surtout, il y a peu, par La petite Chartreuse, Prix du Livre Inter 2003.
Dans ce contexte, où et comment classer La vie courante, que Gallimard a eu la bonne idée de rééditer en Folio ? Livre à la première personne, qui n’est en tout cas pas une fiction, le «je» du narrateur se confondant ouvertement avec celui de l’auteur ; une autobiographie ? L’auteur parle de lui, mais ne se raconte que ponctuellement, uniquement lorsque la narration donne lieu à une réflexion, une méditation, un enseignement, sur soi, sur ses semblables, sur les hommes ; un ensemble d’essais ? D’une certaine manière, qui serait, toutes proportions gardées, celle de Montaigne (parler de soi pour parler de tous et pour philosopher), ou celle de Quignard dans ses Petits traités.

Les sept sections de La vie courante relatent par bribes, stations, retours, plongées, ralentissements et accélérations le passé d’un homme qui lit et qui écrit, mais pas seulement : il se souvient de ses rêves, de quelques-unes de ses expériences de vie et de mort, de son métier d’enseignant, du goût de la lecture contracté dans la librairie et la bibliothèque paternelles, de ses débuts d’écrivain, il se souvient de ses souvenirs mêmes, dans une sorte de mise en perspective par miroirs interposés, sans se mentir sur le contenu de ces miroirs : «Passant entre les miroirs de quelques livres que j’ai pu écrire, je reconnais bien des miroirs mais je ne reconnais pas ce qu’ils reflètent».

Suivant le cours du fleuve-temps, la vie accumule les alluvions jusqu’à l’estuaire. C’est cette accumulation même qui donne corps à « la vie courante », selon au moins deux acceptions de l’adjectif : la vie qui avance à la vitesse du courant, et la vie ordinaire, celle d’un homme qui serait fait de tous les hommes (Sartre n’est pas toujours très loin). Une existence qui s’appuie sur les mots, ceux des livres lus et ceux des livres écrits, allusions sans illusions : la mort des livres est présente, la mort des hommes aussi, définitive ; non seulement «l’éternité est inutile» (comme le dit Pierre Autin-Grenier), mais elle est haïssable : «Dire à quel point l’Éternité me fait horreur». Le temps est tout bonnement le nôtre, à échelle humaine, et Pierre Péju nous fait assister à la construction d’une écriture et d’une vie qui, au fil du temps, vont en s’élargissant aux dimensions de toute vie humaine.

Jean-Pierre Longre
(mai 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages, dont Queneau en scènes (PULIM, 2005), ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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