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Au
fil du fleuve, de la source à l’estuaire
Philosophe,
essayiste, Pierre Péju s’est fait connaître du
grand public par ses romans, et surtout, il y a peu, par La
petite Chartreuse, Prix du Livre Inter 2003.
Dans ce
contexte, où et comment classer La vie courante,
que Gallimard a eu la bonne idée de rééditer
en Folio ? Livre à la première personne, qui n’est
en tout cas pas une fiction, le «je» du narrateur se
confondant ouvertement avec celui de l’auteur ; une autobiographie
? L’auteur parle de lui, mais ne se raconte que ponctuellement,
uniquement lorsque la narration donne lieu à une réflexion,
une méditation, un enseignement, sur soi, sur ses semblables,
sur les hommes ; un ensemble d’essais ? D’une certaine
manière, qui serait, toutes proportions gardées, celle
de Montaigne (parler de soi pour parler de tous et pour philosopher),
ou celle de Quignard dans ses Petits traités.
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Les
sept sections de La vie courante relatent
par bribes, stations, retours, plongées, ralentissements
et accélérations le passé d’un
homme qui lit et qui écrit, mais pas seulement :
il se souvient de ses rêves, de quelques-unes de ses
expériences de vie et de mort, de son métier
d’enseignant, du goût de la lecture contracté
dans la librairie et la bibliothèque paternelles,
de ses débuts d’écrivain, il se souvient
de ses souvenirs mêmes, dans une sorte de mise en
perspective par miroirs interposés, sans se mentir
sur le contenu de ces miroirs : «Passant entre
les miroirs de quelques livres que j’ai pu écrire,
je reconnais bien des miroirs mais je ne reconnais pas ce
qu’ils reflètent».
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Suivant le cours
du fleuve-temps, la vie accumule les alluvions jusqu’à
l’estuaire. C’est cette accumulation même qui
donne corps à « la vie courante », selon au moins
deux acceptions de l’adjectif : la vie qui avance à
la vitesse du courant, et la vie ordinaire, celle d’un homme
qui serait fait de tous les hommes (Sartre n’est pas toujours
très loin). Une existence qui s’appuie sur les mots,
ceux des livres lus et ceux des livres écrits, allusions
sans illusions : la mort des livres est présente, la mort
des hommes aussi, définitive ; non seulement «l’éternité
est inutile» (comme le dit Pierre
Autin-Grenier), mais elle est haïssable : «Dire
à quel point l’Éternité me fait horreur».
Le temps est tout bonnement le nôtre, à échelle
humaine, et Pierre Péju nous fait assister à la construction
d’une écriture et d’une vie qui, au fil du temps,
vont en s’élargissant aux dimensions de toute vie humaine.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages, dont
Queneau en scènes (PULIM, 2005),
ou
articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison
des langages littéraire et musical. Il a participé
à l'édition des romans de Queneau
dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les
littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.gallimard.fr
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