Haut vol : histoire d’amour
Peter Carey

traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert
Editions Christian Bourgois, 2007

 


Haut vol : histoire d’amour est un roman. C’est à dire un grand. Sans doute parce que son auteur, Peter Carey, n’a rien formaté, qu’il se permet toutes les folies, ne serait-ce qu’en nous épargnant le récapitulatif des misères, la séquence (désormais obligatoire dans nombre d’opus qui paraissent, du moins de ce côté) faisons les courses au supermarché, l’observation clinique d’un coït désenchanté, l’examen post mortem d’un amour, la délectation morose sur le temps qui passe et les rides qui affluent. Il zappe la leçon de morale sous jacente à la scène torride quand le roman est traduit de l’anglais, il ignore les concepts tels que « petit monde germanopratin » quand l’auteur est de par ici… soulignons que le thème du livre est cependant l’hasbeenie. Un peintre démodé ayant connu le succès nage désormais sur les bords de la fraude et des passions.
Mais Peter Carey est australien et il s’en fout. Il s’assied sur les clichés, s’autorise les images, vomit toute forme de didactisme et ne nous prend pas pour des idiots puisque (dieu ou diable ou tout ce qu’on voudra merci !) dans le roman les points de vue changent, les narrateurs aussi, mais ce n’est pas une raison pour les affubler d’une signalétique précisant attention c’est Michael Boone qui parle, le peintre déjanté alcoolisé et fou des « verts sataniques », et là, careful ! C’est Hugh son frère débile et néanmoins génial. Un chapitre, un point, un autre chapitre et un autre point, et basta.

Et derrière les frères et la trublionne aux cheveux paille, porteuse d’un regard connaisseur de la valeur marchande, et bleu (« vous n’avez jamais vu un bleu pareil – des filaments d’outremer, les bleus d’une opale, Seigneur, disposés de façon à former un œil humain. ») qui s’insinue dans leur duo pour leurs heurts et bonheurs, c’est bien — même si l’histoire tourne autour du tableau volé — c’est bien de l’immensité du continent, brutal, troué de cataractes, « monstres tumescents » qui noient les chiots, du gigantisme des lofts et des toiles et des appétits de l’artiste qu’il est question.

De sa quête inexplicable, et de cette formidable filouterie du marché de l’art, qui, de Sydney à Tokyo, de Manhattan à Paris (depuis Vincent, témoin-victime, et Théo, frère-marchand) entraîne le créateur dans un carrousel exténuant.
Et dans l’écriture à la fois débridée, orchestrée et puissante de Peter Carey existe une fraternité discrète avec Céline, Rabelais et J.K. Toole. Au moins dans l’invention sans complexe, le souffle, et les bijoux soudains enchâssés dans une page vociférante : « Il était en train de devenir cette créature des plus redoutées – un vieux peintre amer dont les amis sont célèbres… »
Aussi dans la justesse hilarante, qui, dès la page 4, justifie amplement l’enthousiasme que suscite le livre : « je me montrai aussi docile qu’un vieux labrador pétant tranquillement auprès du feu. »

Jocelyne Sauvard
(juin 2007)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". www.jocelynesauvard.fr

 

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