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Roman
policier post-moderne ou critique littéraire expérimentale
?
Pierre Bayard
est professeur de littérature et psychanalyste. Dans ses
derniers livres, il tente d’approfondir notre compréhension
du texte littéraire en partant de paradoxes apparemment peu
sérieux, pour révéler des propriétés
textuelles intéressantes, voire profondes. C’est ainsi
que son précédent ouvrage, Comment parler
des livres que l’on n’a pas lus, a fait
beaucoup parler de lui. Auparavant, il avait commencé un
cycle d’enquêtes relevant d’une forme de «critique
policière », avec Qui a tué Roger
Ackroyd et Enquête sur Hamlet,
cycle qu’il poursuit aujourd’hui avec L’affaire
du Chien des Baskerville, incluant pour ses nouveaux
lecteurs un rappel des principes et de la genèse de sa méthode
– qui pose de nouveau à sa façon la question
des Limites de l’interprétation ou au contraire
de L’œuvre ouverte, comme dirait Umberto Eco,
qui s’est d’ailleurs lui-même approché
du genre policier dans certains de ses romans.
Tout commence
par une nouvelle hypothèse : les personnages « ne
sont pas (…) des êtres de papier, mais des créatures
vivantes ». Ainsi Conan Doyle se serait laissé
abuser par l’un de ses personnages, qui a commis un meurtre
à l’insu de son auteur et il s’agit d’intervenir
pour le démasquer… Bayard rouvre donc le dossier et
prend visiblement plaisir à nous conter de nouveau l’histoire
bien connue, mais pour mener une contre-enquête, en commençant
par démonter la méthode d’un Sherlock Holmes
qui est à la fois une figure de l’auteur tissant le
fil d’une histoire faite d’éléments disparates
– tout comme un écrivain produit un « univers
troué » extrêmement incomplet – et du lecteur
d’indices avec une méthode comparatiste ou bien un
«raisonnement à rebours ». Or pour le critique-policier
qu’est Pierre Bayard, tout cela n’a que les apparences
de la rigueur car les erreurs du détective signalées
par Conan Doyle lui-même sont finalement très nombreuses,
jusqu’à « rendre la vérité
définitivement instable » et ouvrir «des
hypothèses multiples » dépendant des interprétations.
Quant au narrateur, le Dr Watson, sa fiabilité est également
douteuse : son incapacité à donner du sens à
ce qu’il voit est rappelée sans cesse par le personnage
principal.
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Sans
révéler les conclusions presque troublantes
de l’enquête minutieuse et impressionnante que
Pierre Bayard applique au texte de Conan Doyle, on peut
indiquer quelques pistes théoriques ouvertes par
ce livre : la frontière entre fiction et réalité
se révèle perméable, si l’on
observe de près leur expression linguistique ou leur
impact psychologique ; un « complexe de Holmes »,
une véritable relation passionnelle de haine ou d’amour,
peut unir un créateur ou un lecteur et un personnage,
jusqu’à conférer à ce dernier
une autonomie qui lui permet de passer d’un monde
à l’autre. Cela peut relever d’une pathologie,
mais cela peut aussi stimuler des constructions imaginaires
originales.
Christophe
Rubin
(mai 2008)
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