La sixième branche
Fayard, 2003

 

Visiblement, Thomas Pavel s’y connaît en écriture romanesque ; le fait est avéré par la parution, en février 2003, sous la signature de ce professeur à l’Université de Chicago, d’un essai marquant sur l’évolution du genre, La pensée du roman (Gallimard).
Cela voudrait-il dire que La sixième branche est une application concrète de cet essai et des théories qui s’y développent ? Non : rien de didactique ou d’illustratif dans cet ouvrage multiple et démultipliable, réunissant trois personnages très différents les uns des autres, mais autour desquels tourne la spirale du récit. Louis Veghe, le narrateur et protagoniste principal, qui a fui la Roumanie pour le Canada ; son ami de jeunesse Gloss (nom hautement significatif), qui à grand renfort de discours veut persuader Louis de témoigner pour une fondation soutenant et favorisant l’émigration de ressortissants des régimes totalitaires de l’Est et rattachée à la «Sixième branche» ; Steve Ferris, théologien, orateur, présentateur de télévision, impliqué dans le fonctionnement de cette organisation occulte. Ils ne sont pas seuls et les femmes, notamment, jouent à leurs côtés des rôles de premier plan.

En quatrième de couverture, il est question de « tradition picaresque ». Certes, les récits s’enchâssent les uns dans les autres, les individus sont confrontés, avec toutes leurs imperfections et toutes leurs illusions, aux réalités du monde, et, si tant est que ce soit possible, la fin résout, sur le plan formel au moins, certaines énigmes, dénoue certaines intrigues, tranche certains nœuds, une fin où l’on apprend qu’apparemment, « dans le Nouveau Monde, l’on trouve des gens qui savent ce qu’ils font ». Mais avant cela, en deçà et au-delà des caractéristiques du roman picaresque, il y a l’évocation ironique de l’Etat totalitaire (qui sert à «défendre, réprimer, planifier, éduquer»), avec ses souterrains, ses utopies, ses dysfonctionnements, sa censure, ses désillusions et ses compromissions ; il y a l’exil et la découverte de l’Occident, avec ses petits bonheurs matériels, ses ascensions sociales, ses trompe-l’œil et ses arrangements individuels; il y a la mort obscure du cinéaste Perrin tentant d’échapper au régime nazi et laissant une fortune d’où naît le fil conducteur du roman, la métamorphose d’un disciple modèle de pasteur de village en gourou mobilisant les foules, les amours diverses, la rencontre puis le mariage de l’immigré juif roumain un peu perdu avec la tendre et indomptable Barbara, et cette « sixième branche » du chandelier, celle qui représente « l’esprit, engendré pour écouter et pour comprendre », mais qui reste éteinte, parce que notre esprit « demeure fermé à la sagesse et que, pour cette raison, le Retour sera infiniment ardu et douloureux ».

Peu à peu, on soupçonne, dans ce foisonnement de destins, masqués par le vernis de la vie quotidienne, les secrets complexes des hommes et du monde. On soupçonne, mais on ne perce pas, car les hommes, sans exception, sont faibles et faillibles. On soupçonne aussi qu’on a affaire à un roman rigoureusement construit, clos sur lui-même par l’entremise de Louis Veghe, mais présentant, à chaque couche du récit, des ouvertures sur les vérités profondes de l’âme humaine et sur la manière dont on peut, par la grâce de l’écriture, les laisser entrevoir.

J.P. Longre
(octobre 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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