Spider
(Penguin, 1992/2002)

(Gallimard, octobre 2002)
traduit de l'anglais par Martine Skopan

 

Alors que sort sur les écrans français l'adaptation de Spider (de David Cronenberg, avec Ralph Fiennes et Bradley Hall), Gallimard publie la traduction du roman de Patrick McGrath.

Spider décevra très certainement les amateurs de métamorphoses kafkaïennes ou de terreurs fantasmagoriques... En vérité, ce roman est terrifiant, mais pour de tout autres raisons : ce qui se métamorphose réellement, c'est notre propre perception d'un être humain qui, de bout en bout, demeure pourtant bien le même, mais qui, au fil de son journal intime, se révèle progressivement comme étant tout autre...

Dennis Cleg est un diariste exceptionnel et inquiétant, qui confesse dès le début les troubles psychologiques qui l'accablent : "j'ai toujours trouvé étrange d'être capable de me souvenir d'un incident survenu dans mon enfance avec clarté et précision, et cependant, les événements qui sont arrivés hier sont comme flous". D'emblée, il fait aussi allusion à la tragédie qui a frappé sa famille vingt ans auparavant, un drame que l'on découvre peu à peu : des lambeaux de souvenirs livrés par la conscience ravagée d'un homme dont les souffrances mentales et physiques paraissent intolérables. Après vingt ans passés au Canada, Dennis Cleg est de retour à Londres ; il vivote dans une sinistre pension de famille située dans l'East End, une maison dirigée par la terrible Mrs Wilkinson, qui semble avoir sur lui une étrange emprise et qui lui rappelle une autre femme, celle qui a détruit sa famille. "Spider" (ainsi surnommé par sa mère dans son enfance, sans doute pour son allure dégingandée) passe de longues journées pluvieuses à observer la Tamise, à se rouler de misérables cigarettes, à errer dans le brouillard londonien, ne cessant de remettre au lendemain une visite dans Kitchener Street, la rue de son enfance... Une époque qu'il se remémore dans les moindres détails et qu'il livre à son journal (qu'il dissimule sous le lino de sa chambre) : sa mère, une femme frêle, douce et patiente ; son père, un plombier accablé par la monotonie de son existence, qui préférait passer ses soirées au pub du coin et ses dimanches dans son petit jardin maraîcher ; un père qui fouettait régulièrement son fils dans la cave, comme pour mieux exorciser sa médiocrité ; une chambre humide et glaciale où le petit Spider affronte chaque nuit d'horribles cauchemars... Son père ne tarde pas à trouver une maîtresse, Hilda, une forte tête, qui fascine et répugne le jeune garçon tout à la fois.
Peu à peu, d'autres souvenirs affluent à la surface de sa mémoire (plutôt sélective) et un autre lieu, celui de " l'exil ", est évoqué, puis raconté dans le détail. Dans le même temps, les souvenirs d'enfance se font plus rares, comme si Dennis Cleg tentait de refouler certains faits. Ses obsessions se font plus obstinées et ses fantômes intérieurs semblent envahir progressivement l'espace qu'il occupe : chaque nuit, de mystérieuses créatures organisent de drôles de concerts dans le grenier situé au-dessus de sa chambre, une insupportable odeur malfaisante le hante et son corps paraît subir d'improbables transformations internes...

Patrick McGrath dresse un portrait psychologique étourdissant, avec vue privilégiée sur l'intérieur d'un esprit tourmenté et morcelé : c'est ce procédé narratif qui donne toute sa force au roman, tout en maintenant le lecteur dans une ambiguïté et un malaise permanents. Seuls quelques indices disséminés çà et là permettent de deviner une réalité qui n'est pas celle du protagoniste, et d'imaginer une vérité qui serait peut-être autre... Il est presque impossible de démêler le vrai du faux, les faits des fantasmes, quand on sait combien le narrateur semble incontrôlable et peu fiable : mais là réside toute la puissance de ce fascinant roman.

Blandine Longre
(novembre 2002)

 

L'Editeur
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Gallimard
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Le film de David Cronenberg
http://www.spider-lefilm.com