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Un plaisir
amplifié
A quoi se reconnaît
un bon roman ? Le plaisir que l’on retire d’une lecture
n’est sans doute pas un critère suffisant, car l’ennui
peut aussi naître d’un grand texte – ou reconnu
comme tel – pour peu que l’on ne s’intéresse
qu’à la surface de l’intrigue ou de la narration.
Au-delà du pur plaisir et de la médiatisation –
parfois outrancière – dont certains auteurs bénéficient
et qui entoure les mêmes publications de façon récurrente
(voir l’article portant sur le dernier Nothomb),
au-delà des hommages consensuels (qui, à force, lassent
un peu et délaissent dans les oubliettes d’une histoire
littéraire déjà saturée des écrivains
pourtant méritants), il existe des auteurs qui tracent leur
chemin sans se soucier des modes ; c’est le cas de Pat Barker,
qui n'a de cesse que d'explorer les ambiguïtés de la
nature humaine et les non-dits qui sous-tendent les rapports entre
les êtres. Rares sont les textes qui laissent autant en suspens,
qui incitent le lecteur à dépasser la surface des
mots et à tenter de reconstruire les multiples ramifications
d’une intrigue et de thèmes en apparence simples, à
pénétrer un univers narratif complexe où les
couches et les sous-couches de sens se rejoignent et s’entrechoquent,
où chaque mot, chaque dialogue, chaque observation est porteur
d’une étonnante polysémie et d’obscures
significations.
Dans Double Vision, la richesse du texte,
loin de nier la notion de plaisir, l’amplifie ; ne craignons
donc pas d’affirmer qu'il est un « grand » roman,
qui pose des questions essentielles et propose plusieurs pistes
pour y répondre, sans jamais imposer une vision monolithique
(qui non seulement contredirait le titre mais enfermerait le lecteur
dans une pensée unique). L’auteure, à travers
les destins croisés de quelques personnages, multiplie les
variations sur le thème de la violence, inhérente
à la nature humaine ; comme dans Border Crossing, elle étudie
sans concession aucune les rapports de forces qui régissent
les liens sociaux ou les relations intimes.
Kate Frobisher ne peut faire son deuil de Ben, son mari, grand reporter,
qui a péri en Afghanistan quelques mois plus tôt. Elle
vit en autarcie, dans une maison isolée du Nord de l’Angleterre,
non loin d’un petit village, et son travail de sculptrice
l’autorise à créer sur place, dans un atelier
attenant à sa maison. Des difficultés articulatoires
temporaires, séquelles d’un accident de voiture survenu
peu après Noël, l’empêchent cependant de
pouvoir honorer une commande : un grand Christ de bronze qu’elle
n’a pas encore commencé – même si la silhouette
et les proportions sont déjà élaborées
dans son esprit. L'un de ses amis, le pasteur Alec Braithewaite,
lui propose un assistant, qui pourra soulever les sacs de plâtre
et l’aider à construire l’armature de la statue.
Elle accepte, sans savoir que Peter Wingrave, le jeune homme recommandé
par le pasteur, va se révéler , au fur et à
mesure, comme un être étrange au passé trouble,
qui fait naître un certain malaise chez tous ceux qui le côtoient,
pour de sombres raisons qui seront démêlées
au fil des chapitres.
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Dans
le même temps, Stephen Sharkey, ancien compagnon de Ben
Frobisher (il l’a vu mourir en Afghanistan), est venu
s’installer au village, chez son frère, pour achever
un ouvrage qui lui tient à cœur, loin de l’agitation
londonienne ou des champs de bataille. Il souffre de symptômes
post-traumatiques et ce qu’il a vécu ne lui laisse
aucun répit : cauchemars, souvenirs de guerres indélébiles,
massacres de civils, des blessures intimes qu’il refuse
de confier à un psychiatre. La paisible campagne anglaise
ne suffit cependant pas à calmer ses pensées,
l’ouvrage qu’il écrit ne cesse de lui rappeler
ses expériences passées, et dans ses souvenirs
s’entremêlent les multiples dangers et les instants
vécus avec Ben Frobisher, à Sarajevo ou New York.
Stephen Sharkey ne parvient pas à reconstruire son identité
fracturée, sa vie sociale ou à accepter que sa
femme l’ait abandonné ; mais en rencontrant Justine
Braithwaite, la fille du pasteur et la baby-sitter de son neveu,
il comprend que la vie peut encore lui réserver des surprises. |
Border
Crossing nous parlait des frontières, franchissables
ou non, qui séparaient un patient de son médecin.
L'on retrouve ici Pat Barker aux prises avec les mêmes notions,
mais les limites à ne pas dépasser sont ici beaucoup
plus ténues, presque invisibles : quand Kate découvre
comment son assistant tente d'envahir son univers intime, elle est
forcée de réagir ; de même, la solitude est
parfois vécue comme un état volontaire, que ce soit
celle de Kate ou de Stephen, et la romancière explore ici
la félicité qu'elle apporte tout autant que ses limites.
On demeure surpris par le ton paisible de l'ensemble : en dépit
des événements qui se jouent, la narration est posée,
sobre et délicate, et emprunte presque un pas de promenade
; et pourtant, Double Vision est tout
sauf une lecture confortable ou gratuitement poétique : volontairement,
l'auteur cherche à heurter, non pas violemment, mais petit
à petit, ajoutant çà et là quelques
touches d'étrangeté et des visions profondément
choquantes, que l'on découvre lors des accélérations
du rythme narratif, délivrées avec une sage parcimonie,
mais suffisantes pour dévoiler quelques pans de l'horreur
humaine ; dans les bribes de souvenirs que Stephen porte en lui
(sa vision intacte d'une jeune femme morte de Sarajevo le hante
encore), dans les quelques récits dérangeants et dérangés
écrits par Peter Wingrave ou encore dans la sinistre découverte
de Kate, une nuit d'orage.
Mais le thème de la violence (récurrent dans les romans
de Pat Barker, à qui l'on doit la trilogie Regeneration)
est principalement traité par le biais de Stephen et son
parcours douloureux d'ancien correspondant de guerre, de même
qu'une réflexion approfondie du rôle des media, des
"transmetteurs" de l'information postés en pays
lointains : c'est encore Stephen, en redécouvrant les dernières
photographies prises par son ami Ben, qui s'interroge sur le bien-fondé
de l’image et sur les nombreux sens qu'elle peut prendre,
selon le contexte : dans un cliché, où se cache la
vérité ? En existe-t-il une, indivisible et permanente
? Si c'est le cas, elle est soumise à des interprétations
et des manipulations qui ne peuvent, selon lui, atteindre un écrit
; il regrette ainsi que le visuel prenne le pas sur l'écrit
: "les images avant les mots à chaque fois. Et pourtant,
les images n'expliquent jamais rien et très souvent, même
sans le vouloir, elle égarent." Une affirmation
qui sied à un écrivain, pour lequel tout repose évidemment
sur le verbe...
B.
Longre
(décembre 2003)
Du
même auteur
Border Crossing (Penguin,
2001)
Union
Street (1982)
Blow your House Down (1984)
The Century's Daughter / Liza's England (1984)
The Man Who Wasn't There (1989) - L'Homme qui n'était
pas là, Editions des Cendres
Regeneration (Viking, 1991) - Regeneration, Actes Sud, 1999
The Eye in the Door (Viking, 1993)
The Ghost Road (Viking, 1995) - Booker
Prize 1995
Another World (Viking, 1998) - Un autre monde, Stock, 2000

Penguin
http://www.penguin.co.uk
Bibliographie
et biographie
http://www.mtmercy.edu/classes/barkerbio.htm
Interview
http://www.penguin.co.uk/Author/AuthorFrame/0,1018,,00.html?0000001367_QUE
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