Double Vision
Viking / Penguin, 2003

Sourde angoisse
P. Rey, 2004

 

Un plaisir amplifié

A quoi se reconnaît un bon roman ? Le plaisir que l’on retire d’une lecture n’est sans doute pas un critère suffisant, car l’ennui peut aussi naître d’un grand texte – ou reconnu comme tel – pour peu que l’on ne s’intéresse qu’à la surface de l’intrigue ou de la narration. Au-delà du pur plaisir et de la médiatisation – parfois outrancière – dont certains auteurs bénéficient et qui entoure les mêmes publications de façon récurrente (voir l’article portant sur le dernier Nothomb), au-delà des hommages consensuels (qui, à force, lassent un peu et délaissent dans les oubliettes d’une histoire littéraire déjà saturée des écrivains pourtant méritants), il existe des auteurs qui tracent leur chemin sans se soucier des modes ; c’est le cas de Pat Barker, qui n'a de cesse que d'explorer les ambiguïtés de la nature humaine et les non-dits qui sous-tendent les rapports entre les êtres. Rares sont les textes qui laissent autant en suspens, qui incitent le lecteur à dépasser la surface des mots et à tenter de reconstruire les multiples ramifications d’une intrigue et de thèmes en apparence simples, à pénétrer un univers narratif complexe où les couches et les sous-couches de sens se rejoignent et s’entrechoquent, où chaque mot, chaque dialogue, chaque observation est porteur d’une étonnante polysémie et d’obscures significations.
Dans Double Vision, la richesse du texte, loin de nier la notion de plaisir, l’amplifie ; ne craignons donc pas d’affirmer qu'il est un « grand » roman, qui pose des questions essentielles et propose plusieurs pistes pour y répondre, sans jamais imposer une vision monolithique (qui non seulement contredirait le titre mais enfermerait le lecteur dans une pensée unique). L’auteure, à travers les destins croisés de quelques personnages, multiplie les variations sur le thème de la violence, inhérente à la nature humaine ; comme dans Border Crossing, elle étudie sans concession aucune les rapports de forces qui régissent les liens sociaux ou les relations intimes.
Kate Frobisher ne peut faire son deuil de Ben, son mari, grand reporter, qui a péri en Afghanistan quelques mois plus tôt. Elle vit en autarcie, dans une maison isolée du Nord de l’Angleterre, non loin d’un petit village, et son travail de sculptrice l’autorise à créer sur place, dans un atelier attenant à sa maison. Des difficultés articulatoires temporaires, séquelles d’un accident de voiture survenu peu après Noël, l’empêchent cependant de pouvoir honorer une commande : un grand Christ de bronze qu’elle n’a pas encore commencé – même si la silhouette et les proportions sont déjà élaborées dans son esprit. L'un de ses amis, le pasteur Alec Braithewaite, lui propose un assistant, qui pourra soulever les sacs de plâtre et l’aider à construire l’armature de la statue. Elle accepte, sans savoir que Peter Wingrave, le jeune homme recommandé par le pasteur, va se révéler , au fur et à mesure, comme un être étrange au passé trouble, qui fait naître un certain malaise chez tous ceux qui le côtoient, pour de sombres raisons qui seront démêlées au fil des chapitres.

Dans le même temps, Stephen Sharkey, ancien compagnon de Ben Frobisher (il l’a vu mourir en Afghanistan), est venu s’installer au village, chez son frère, pour achever un ouvrage qui lui tient à cœur, loin de l’agitation londonienne ou des champs de bataille. Il souffre de symptômes post-traumatiques et ce qu’il a vécu ne lui laisse aucun répit : cauchemars, souvenirs de guerres indélébiles, massacres de civils, des blessures intimes qu’il refuse de confier à un psychiatre. La paisible campagne anglaise ne suffit cependant pas à calmer ses pensées, l’ouvrage qu’il écrit ne cesse de lui rappeler ses expériences passées, et dans ses souvenirs s’entremêlent les multiples dangers et les instants vécus avec Ben Frobisher, à Sarajevo ou New York. Stephen Sharkey ne parvient pas à reconstruire son identité fracturée, sa vie sociale ou à accepter que sa femme l’ait abandonné ; mais en rencontrant Justine Braithwaite, la fille du pasteur et la baby-sitter de son neveu, il comprend que la vie peut encore lui réserver des surprises.

Border Crossing nous parlait des frontières, franchissables ou non, qui séparaient un patient de son médecin. L'on retrouve ici Pat Barker aux prises avec les mêmes notions, mais les limites à ne pas dépasser sont ici beaucoup plus ténues, presque invisibles : quand Kate découvre comment son assistant tente d'envahir son univers intime, elle est forcée de réagir ; de même, la solitude est parfois vécue comme un état volontaire, que ce soit celle de Kate ou de Stephen, et la romancière explore ici la félicité qu'elle apporte tout autant que ses limites.
On demeure surpris par le ton paisible de l'ensemble : en dépit des événements qui se jouent, la narration est posée, sobre et délicate, et emprunte presque un pas de promenade ; et pourtant, Double Vision est tout sauf une lecture confortable ou gratuitement poétique : volontairement, l'auteur cherche à heurter, non pas violemment, mais petit à petit, ajoutant çà et là quelques touches d'étrangeté et des visions profondément choquantes, que l'on découvre lors des accélérations du rythme narratif, délivrées avec une sage parcimonie, mais suffisantes pour dévoiler quelques pans de l'horreur humaine ; dans les bribes de souvenirs que Stephen porte en lui (sa vision intacte d'une jeune femme morte de Sarajevo le hante encore), dans les quelques récits dérangeants et dérangés écrits par Peter Wingrave ou encore dans la sinistre découverte de Kate, une nuit d'orage.
Mais le thème de la violence (récurrent dans les romans de Pat Barker, à qui l'on doit la trilogie Regeneration) est principalement traité par le biais de Stephen et son parcours douloureux d'ancien correspondant de guerre, de même qu'une réflexion approfondie du rôle des media, des "transmetteurs" de l'information postés en pays lointains : c'est encore Stephen, en redécouvrant les dernières photographies prises par son ami Ben, qui s'interroge sur le bien-fondé de l’image et sur les nombreux sens qu'elle peut prendre, selon le contexte : dans un cliché, où se cache la vérité ? En existe-t-il une, indivisible et permanente ? Si c'est le cas, elle est soumise à des interprétations et des manipulations qui ne peuvent, selon lui, atteindre un écrit ; il regrette ainsi que le visuel prenne le pas sur l'écrit : "les images avant les mots à chaque fois. Et pourtant, les images n'expliquent jamais rien et très souvent, même sans le vouloir, elle égarent." Une affirmation qui sied à un écrivain, pour lequel tout repose évidemment sur le verbe...

B. Longre
(décembre 2003)

Du même auteur
Border Crossing (Penguin, 2001)
Union Street (1982)
Blow your House Down (1984)
The Century's Daughter / Liza's England (1984)
The Man Who Wasn't There (1989) - L'Homme qui n'était pas là, Editions des Cendres
Regeneration (Viking, 1991) - Regeneration, Actes Sud, 1999
The Eye in the Door (Viking, 1993)
The Ghost Road (Viking, 1995) - Booker Prize 1995
Another World (Viking, 1998) - Un autre monde, Stock, 2000

Penguin
http://www.penguin.co.uk

Bibliographie et biographie
http://www.mtmercy.edu/classes/barkerbio.htm

Interview
http://www.penguin.co.uk/Author/AuthorFrame/0,1018,,00.html?0000001367_QUE