Border Crossing
Viking / Penguin, mars 2001

Ligne Rouge
(Stock, janvier 2002)
traduit de l'anglais par Isabelle Caron

 

Thriller intérieur

Le titre de ce roman est en parfaite adéquation avec le caractère ambivalent de l'intrigue :"Border crossing" évoque une frontière franchie ou à ne pas franchir, une ligne de démarcation séparant deux mondes antagonistes : Le premier est celui de Tom, psychologue pour enfants dans une petite ville du nord de l'Angleterre et qui fait grand cas de ce détachement thérapeutique indispensable à la préservation de son équilibre émotionnel ; habitué à compartimenter sa vie, il évite de ressentir trop d'empathie pour ses jeunes patients ; un peu de sympathie, beaucoup de compréhension et de froide analyse. L'autre monde est celui de Danny Miller qui, à l'âge de dix ans, a commis un meurtre odieux. Tom se souvient de l'expertise psychologique effectuée en prison, qui l'avait amené à conclure que Danny pouvait être jugé par un tribunal pour adultes...
Treize ans plus tard, leurs routes se croisent de nouveau : coïncidence inouïe ou rencontre planifiée ? Danny, relâché pour bonne conduite, s'est vu offrir une fausse identité par le ministère de l'intérieur et semble être devenu un garçon équilibré, sensible et intelligent, mais il veut cependant revenir sur le passé et comprendre son acte, dont il n'a jamais pu parler et qu'il a toujours nié. Insidieusement, il convainc Tom, lequel a pourtant contribué à son incarcération, de l'écouter et de l'aider à restructurer ses souvenirs. Tom est sur ses gardes car il ne peut croire que Danny peut ne pas lui en vouloir, mais peu à peu, les témoignages qu'il rassemble sur l'enfant meurtrier que Danny a été lui font perdre pied : son expertise fut-elle une injustice ? Danny avait-il réellement conscience de ce que signifiait la mort, la notion de séparation permanente ? Son sens moral était-il véritablement abouti ?
On ne cesse de naviguer en eaux troubles, des eaux gluantes et nauséabondes, semblables à celles de la rivière au bord de laquelle Tom vit, et l'on retient son souffle car il suffirait d'un pas malencontreux pour que la frontière soit enjambée, que ce soit par Tom, ou par Danny, manipulateur efficace mais immature.
D'une plume vigoureuse et concise, dans un style sobre qui va à l'essentiel, Pat Barker livre un récit tout en ambiguïté et s'interroge sur la nature du bien et du mal, sur la fragile frontière qui les sépare, sur ce qui peut pousser un enfant à devenir un assassin précoce, à commettre un acte contre nature. Les réponses sont multiples et jamais aussi simplistes que ce que les media veulent bien nous faire croire (la faute aux jeux vidéo ?), et il est beaucoup plus complexe d'analyser les motivations d'un enfant, d'un être en devenir que celles d'un adulte. Même Tom le spécialiste, qui rédige une thèse sur le sujet, n'a pas toutes les réponses. Le milieu social n'est pas nécessairement en cause, l'hérédité non plus. Mais surtout, l'auteur s'interroge sur la responsabilité d'une société qui engendre des dérèglements de la personnalité, et sous des airs de roman à suspense, l'ouvrage est aussi, en filigrane, une diatribe contre un univers sans âme, où prévaut une misère sociale et morale qui reflète les maux qui assaillent la société britannique ; c'est à travers une galerie de portraits peu flatteurs
que ces thèmes se développent tout du long : l'institution judiciaire, qui ne se soucie pas de proposer un traitement psychiatrique à un jeune criminel, un avocat cynique, qui déplore la libération de son client, un directeur d'école qui prône discipline et oubli, des journalistes comparés à des essaims d'insectes, et des enfants issus de familles mono-parentales, voués à une morne existence et déjà las de vivre.
Border Crossing ne peut être assimilé à un thriller car s'il y a enquête, elle reste surtout intérieure et psychologique ; en outre, la frayeur n'est pas au rendez-vous ; c'est un sentiment de malaise plus subtil qui se dégage des mises en scènes : une inquiétude sous-jacente et indéfinissable, une tension permanente qui contamine les rapports entre les personnages, des personnages qui hésitent à franchir cette fameuse frontière entre patient et docteur, entre enfant et adulte, entre être humain équilibré et psychopathe, entre attachement humain et détachement clinique. Si Pat Barker n'obtient pas le Booker prize pour ce livre, comme cela fut le cas en 1995 pour The Ghost Road, elle risque toutefois de fédérer la critique autour d'un roman énigmatique, terrifiant et politiquement incorrect.

B. Longre
(avril 2001)

Du même auteur

Union Street (1982)
Blow your House Down (1984)
The Century's Daughter / Liza's England (1984)
The Man Who Wasn't There (1989) - L'Homme qui n'était pas là, Editions des Cendres
Regeneration (Viking, 1991) - Regeneration, Actes Sud, 1999
The Eye in the Door (Viking, 1993)
The Ghost Road (Viking, 1995) - Booker Prize 1995
Another World (Viking, 1998) - Un autre monde, Stock, 2000

Penguin
http://www.penguin.co.uk

Bibliographie et biographie
http://www.mtmercy.edu/classes/barkerbio.htm

Interview
http://www.penguin.co.uk/Author/AuthorFrame/0,1018,,00.html?0000001367_QUE