La Longue Route de sable
Arléa, 2004


Paysages d’un promeneur solitaire

Eté 1959 : le cinéaste, écrivain, Pier Paolo Pasolini, âgé de 37 ans, entreprend un long voyage sur les cotes italiennes, de juin à août, seul, en voiture, de la frontière française à Syracuse, de Brindisi à Trieste, en passant par San Remo, Gênes, Livourne, Ostie, Naples, Capri, Ancône, Venise, et des kyrielles de villages perdus que Pasolini choisit à contre-courant des flots de touristes. Poussé par le «démon du voyage», tout d’abord vers le Sud et vers les pointes méditerranéennes et ioniennes de l’Italie, puis vers le Nord de son enfance et de ses souvenirs, Pasolini tient le petit journal de ce grand voyage et consigne chaque aventure pittoresque, chaque instant intense, chaque rencontre savoureuse de ce touriste singulier, dans l’esprit des amoureux de l’Italie que furent, pour n’en citer que deux, Goethe et Stendhal, c’est-à-dire aux antipodes du tourisme laid, vicié, impudique, auquel Pasolini est confronté, bien malgré lui, et dont il ne peut que décrire les premiers méfaits (que dirait-il de nos jours...).

Le salut par les paysages

Pasolini sait tourner la tête ailleurs : oublier les hôtels tape-à-l’oeil et se laisser enivrer par des paysages purs, de mer et de montagne, de citronniers, de figuiers, d’oliviers, de parfums instantanés, de dialogues en bribes et de rencontres éphémères... Le voyageur sait rejoindre, par leur dialecte, par leurs activités, le bonheur méditatif et discret des indigènes isolés dans des déserts paradisiaques. Entre touristes indécents et autochtones authentiques, Pasolini aperçoit même, sur ces belles plages qu’il cherche abandonnées, de belles jeunes femmes esseulées, miraculeuses, qui s’offrent au soleil (dans le Nord du pays, du moins, les femmes du Sud n’ayant absolument pas la faveur du réalisateur de Salo ou les 120 jours de Sodome)...

Coups de coeur, moments de bonheur inespéré pour cet humble voyageur solitaire : La Spezia («un des plus beaux dimanches de ma vie»), Livourne («sur ces longues promenades de bord de mer, toutes désordonnées et grandioses, il y a toujours un air de fête, comme dans le Sud : mais c’est une fête pleine de respect pour la fête des autres»), Syracuse et sa région («je voudrais vivre ici ; vivre ici et mourir ici, non de paix, comme Lawrence à Ravello, mais de joie»)... Pasolini décrit en esthète sensible les magnifiques paysages qui défilent sous ses yeux, et si le journal de ce poète «blanc comme un yogourt» n’est pas dépourvu d’humour, il demeure un texte d’une beauté subtile et d’une simplicité fort apaisante.

Le voyage est aussi l’occasion de retrouver des amis, chemin faisant : Moravia, Visconti, Fellini... et de convoquer le souvenir de grands esprits dont Pasolini suit les traces : d’Annunzio, Huxley, Thomas Mann, Rilke, Malaparte (tous à Cinquale), Boccace, ou encore Greta Garbo... On le voit, Pasolini n’est pas le touriste lambda ; peut-être même faut-il parler à son égard d’anti-touriste, tant sa finesse d’esprit, son érudition, sa discrétion, sa capacité à se laisser porter au hasard, au gré des paysages, sans avidité ni obsession du voyage parfait, en font un voyageur marginal. Il revendique lui-même le plaisir de la solitude dans ces décors grandioses, le plaisir de se perdre là où personne ne va, et d’y découvrir des spectacles naturels dont personne d’autre ne jouit.

Plus encore que l’oeil du cinéaste, Pasolini a — ce petit livre en témoigne — l’extraordinaire sensibilité de ces écrivains qui, tels Proust ou Kerouac (né en 1922, comme Pasolini), habitent le monde en poète et que la fuite tragique du temps pousse toujours en avant dans la connaissance des beautés de l’univers. Pasolini confie simplement : «il y a quelque chose de désespéré dans ma course artificielle, à contre-courant» ; et : «chaque fois que je quitte un endroit, même si je n’y ai passé que quelques heures - ce qui amuse mes amis -, j’y laisse toujours un petit morceau sanguinolent de mon coeur.»

Aujourd’hui le lecteur aura beaucoup de plaisir à emprunter cette Longue Route de sable qui, tragique, conduisit le cinéaste à la mort (il est assassiné en 1975 sur une plage d’Ostie). Qu’il suive donc ces traces, à travers ce livre ou à travers l’Italie, et il récoltera, en bienheureux Petit Poucet, les précieux lambeaux du coeur de Pasolini, disséminés sur les plus belles côtes italiennes...

Nicolas Cavaillès
(juin 2004)

Editions Arléa
http://www.arlea.fr

voir aussi :
Pasolini, une rencontre
de Davide Toffolo (Casterman, Ecritures, 2004)