du 7 au 23 janvier 2004

Théâtre National de la Colline

texte, déplacements et mobiliers
Pascal Rambert

 

PARADIS (un temps à déplier), avant tout ce sera du TEMPS. Une œuvre totale sur le TEMPS. Infini. Total. Et aussi parcellaire. On verra devant soi de l’écoulement meuble. Du temps que l’on pourrait presque toucher avec ses mains (jusqu’aux coudes et jusqu’à enfoncer sa poitrine, son visage dedans) comme on entre dans l’eau, de la neige ou du sable. Du temps comme matière première et comme personnage principal. En s’adossant sur le temps infini, on entre dans de nouvelles surfaces blanches et orange où les mots à l’économie tombent, lestés comme des cailloux au fond d’un puits, multipliant les cercles. Les acteurs et les danseurs que l’on voit dans ce cube de temps agissent, bougent, dansent parfois, fabriquent des machines poétiques, procèdent à des associations surprenantes d’objets, produisent des déchets de corps et articulent un monde où, fixes pour toujours dans ce temps suspendu, IL LEUR DEVIENDRAIT POSSIBLE DE TOUT DIRE ET DE TOUT FAIRE : peut-être alors le début de l’ENFER.
Pascal Rambert
paris, juin 2002

Grand Théâtre
Du mercredi au samedi 20h30, mardi 19h30, dimanche 15h30

Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52

diffusion lumières Pierre Leblanc
guitare(s) électrique(s) et composition Alexandre Meyer
prototypes laines Kate Moran
exécutés par Danielle Sarlabous

avec Clémentine Baert, David Bobée, Nicolas Granger, Gilles Groppo, Grégory Guilbert, Antonin Ménard, Kate Moran, Cécile Musitelli, Sophie Sire, Vincent Thomasset, Virginie Vaillant

production Compagnie Side One Posthume Théâtre (pascal rambert), Théâtre National de la Colline en co-production avec Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, Centre dramatique national de Normandie – Comédie de Caen, Le Cargo, Scène nationale de Grenoble

la pièce en tournée

du 28 janvier au 5 février 2004

Caen, Comédie de Caen - Centre Dramatique National de Normandie

du 19 au 20 mars 2004
Anvers, De Singel Theater

du 24 au 25 mars 2004
Annecy, Bonlieu - Scène Nationale d'Annecy

Il n’y a plus rien

Insaisissable Rambert… Génie œcuménique, fumiste hermétique, il incarne incontestablement un sacré personnage. Le personnage. Il n’y a personne d’autre dans les pièces de Rambert que Rambert lui-même. Rambert et ses obsessions temporelles. Rambert et ses amours. Rambert et ses voyages. Rimbaldien Rambert, son paradis temps déplié, son temps concentré servi par ses acteurs aux ego suintant jusque dans les murs, aux ego avivés jusqu’à la moelle, il l’aura assurément longuement fermenté. Chaotique, fragmentaire, sa pièce, ou plutôt devrait-on dire sa "chambre" en ce qui le concerne, élimine les mots du champ des possibles pour se faire chant abstrait, pure incarnation de l’espace, jeux de sons et de lumières, interrogations du regard, effleurements des peaux et des divers matériaux présents sur la scène.
Il n’y a rien d’autre à voir et à entendre que Rambert et ses acteurs, la relation de Rambert à lui-même, la relation des acteurs à Rambert, la relation masochiste de Rambert à ses acteurs que l’on pourrait résumer par le titre d’un film de Rainer Werner Fassbinder : "L’Amour est plus froid que la mort". Mode, poseur, pute mais spirituel, son théâtre n’a rien à dire mais tout à exposer car ce qui se fait entendre dans les micros étoiles filantes tombant du ciel à l’origine du caractère froid et fascinant de son théâtre, n’a que peu de consistance. Seul compte ici la matérialisation du temps et de son écoulement ou plutôt de son lent effacement, de son caractère malléable, désuet et reproductible à l’infini : mortuaire. Vivre l’instant présent tout en ayant conscience de sa relative durée. Oui et ici en la matière c’est chacun pour soi mais en même temps. Et pour tout le monde. De leur descente du public, de leur déshabillage appliqué, de leur présence, arrogante et violente, les acteurs ne font qu’incendier la salle, s’incendier eux-mêmes, torches vivantes libérant les pulsions collectives. Acteurs en chaleur, hystériques, l’écume aux lèvres, prêts à agresser le voisin qui oserait tirer la couverture trop à lui, ils sont les multiples bras de Rambert himself. Plus que jamais matériaux, les acteurs alors vidés d’eux-mêmes sont libres de se donner à voir comme corps vibrant sur la scène, parties d’un seul et même instrument.
Et pourtant malgré cette curieuse et quasi divine osmose, Paradis (un temps à déplier) n’a rien de paradisiaque. Lave en fusion en provenance d’un volcan en pleine éruption, cette pièce, écho lointain, très lointain de toutes formes de théâtre "classique" abolissant tout ce qui existe sans pour autant révolutionner quoi que ce soit, a un impact des plus troublants. Et ce non pas à cause du concept fumeux "d’écriture en temps réel" terme quelque peu excessif ou du moins qui ne trouve pas ici son aboutissement, mais bien à travers de ce qui se joue ici, l’expression des tensions lors de la création, la synchronisation des mouvements chorégraphiques, la fusion du chœur théâtral jusqu’à la destruction du noyau en de multiples acteurs individuels et individualistes qui ne délivrent paradoxalement qu’une seule et même parole dans un temps évanescent. Encore que le paradoxe est explicable puisque la pièce raconte, si tant est qu’elle raconte quelque chose de racontable, le choix des acteurs pour Paradis, l’éviction de certains comme dans n’importe quelle émission de télé réalité… Confus, torturé, le théâtre des origines de Rambert est tribal, originel, pur, autant de caractéristiques que l’on retrouve chez Philippe Garrel au cinéma. Protéiforme, violent et organique, la dernière création de Rambert n’a définitivement rien d’un paradis, paradis à peine sous-tendu par les accords et arpèges répétitifs du guitariste guest star habillé du plateau Alexandre Meyer, mais bien au contraire n’est que descente en enfer, enfer artificiel et onirique, réacteur d’avion en pleine action.

Philippe Beer-Gabel
(Janvier 2004)

http://www.colline.fr

du même auteur
Le début de l'A (Les solitaires intempestifs, 2001)
Race (Les solitaires intempestifs, 1997)
De mes propres mains (Les solitaires intempestifs, 1997)