Papa-barque
de Magali Turquin et Yan Thomas

Editions du Jasmin, 2007
à partir de 7 ans

 

 

Papa invisible

Magali Turquin, qui dédie cet album à son « père pardonné », donne ici la parole à un enfant «né sans papa ». C’est en tout cas ce que prétend la mère, bien décidée à élever seule son petit garçon. Mais celui-ci n’est pas dupe, et pour combler le vide qu’il ressent, il s’invente l’histoire d’un « papa seul », un papa-barque qui aurait « une ancre énorme à la place du cœur», un poids qui l’empêcherait d’avancer et de venir le retrouver. Dans l’incapacité de se confier à sa mère, il se parle à lui-même, s’interroge sur l’absence et le manque, sur l’histoire de ses parents (car il sait « bien que les bébés ne se font pas tout seuls »… et qu’il faut être deux pour que naisse un enfant), sur les raisons bien mystérieuses des adultes, sur les larmes et la fierté excessive de sa mère… des questions auxquelles il tente de répondre, mais qui restent souvent en suspens, face à la multiplicité d’hypothèses qui s’esquissent et s’entremêlent dans son esprit.
Des notions essentielles sont abordées dans cette belle histoire poignante et poétique, mise en images avec inventivité par Yan Thomas : des illustrations fantaisistes, très colorées, en apparence brutes et naïves (silhouettes de profil, mélange de matières, superpositions, pochoirs, etc.), pourtant chargées d’un symbolisme qui fait écho au texte lui-même et le réinterprète avec intelligence, y ajoutant ainsi d’autres lectures possibles et y amplifiant les métaphores liées au monde maritime, qui renvoient autant à la mère (via le liquide amniotique) qu'au père (parti au large, aussi inaccessible qu'un marin disparu).

Même si l’ensemble est douloureux, c’est avec ses mots à lui que le jeune narrateur se libère de sa colère, de ses désespoirs et de ses fantasmes, ébauchant des rêves et d’autres vies possibles. Le langage reste libérateur, mais le ton est empreint d’une candeur assez lucide qui a le mérite de ne pas tout dévoiler, laissant des non-dits dans l’ombre – sans pour autant que me lecteur se sente frustré.

Blandine Longre
(juillet 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-du-jasmin.com

http://magaliturquin.hautetfort.com

 

à redécouvrir

L'éditeur

Chant Ouvert de Magali Turquin, Editions Bérénice, 2004

Magali Turquin, poétesse, signe là son tout premier recueil, après plusieurs publications en revue. Selon Max Pons, directeur de la revue La Barbacane, "Magali Turquin a pour elle : fraîcheur, humour et surtout clarté. (...) Elle ne succombe pas à la mode détestable d'une poésie absconse, fumeuse ou par trop alambiquée." On trouve en effet dans ces vers libres une limpidité rassurante ; une épure cependant trompeuse, derrière laquelle s'énonce une violence noire qui s'insinue à petits pas, comme dans cette comptine de la cruauté, où le jeu de mots n'a rien de gratuit : "Sang blanc faux semblant / dans le caniveau, canettes de lait étendue / sur le pavé, pas lapé, lapidé / à coups de pied". Ailleurs, la tradition bucolique est détournée, l'érotisme déconstruit, en petits blasons, le sentiment amoureux prend des formes inattendues, et par instants, tout se joue dans l'observation pointue puis métamorphosée de petits détails quotidiens ("le café est troublé de cette sensuelle fraîcheur de lait..."). Légende ordinaire, contrastant avec le reste de l'ouvrage, appartient à la tradition du haïku, de brèves évocations qui laissent rêveur... Plusieurs voix/voies prennent ici corps, à la portée de tous, à condition que l'on veuille bien se laisser porter... B.L. (novembre 2004)