L’écorché, la Baronne et l’ermite
Les hasards
des sorties en ces mois de rentrée littéraire
font que trois personnages emblématiques du Jazz se trouvent
réunis dans ces deux livres. On retrouvait les musiciens
dans l’ouvrage signé de Pannonica de Koenigswarter
Les musiciens de jazz et
leurs trois vœux, propos et photos. Aux
questions posées, aux vœux exprimés, Miles
Davis ne formulait qu’un seul souhait : être blanc
; Monk, lui, répondait au troisième souhait :
avoir une amie géniale comme toi !
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Reprenant
une disposition de narration qu’il affectionne,
dans lequel il excelle, Alain Gerber,
dans son imposant Miles de
400 pages, recueille les « confidences » fictives
du trompettiste ainsi que celles d’anciens partenaires
à différentes époques — les
batteurs Max Roach (en 1954), Kenny Clarke (1955), Philly
Joe Jones (1958), Tony Williams (1969), Al Foster (1981-90)
ou de proches (un employé de ses parents (1938)
et Jimi Hendrix 1970) — car on sait, grâce
lui soit rendue, que le jazz est un roman (lire ses
précédents ouvrages chez Fayard et écouter
ses émissions sur France Musique). La nouveauté
dans l’écriture, car il y en a bien une,
c’est que Gerber se « lâche »
plus souvent que d’habitude avec une sorte de gourmandise
dans les expressions attribuées aux musiciens (on
ne compte plus les enfoirés et autres amabilités).
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L’auteur
nous fait partager la sagesse de Max Roach (" quand
il me regarde, j’ai toujours un peu l’impression
que, derrière lui, mon père est là qui
m’observe à travers ses yeux "), les
délires de Philly Joe, la folie de Jimi Hendrix ("
ça mijote, ça grésille, ça surchauffe,
ça survolte, ça disjoncte, ça fusille d’un
coup cinq cent mille lampes ")… mais, surtout
au moyen de cette écriture si foisonnante, la fragilité
de Miles, sa vantardise, ses colères, ses interrogations,
ses renoncements et contradictions, ses failles avouées
ou secrètes réelles ou supposées, sa santé
qu’il malmène, sa misogynie, sa boulimie sexuelle,
sa consommation/addiction de drogues et d’alcool, son
cynisme et ses fanfaronnades, son professionnalisme, cette rage
d’aller toujours de l’avant sans se retourner tout
en crachant volontiers dans la soupe (" ces vrais résidus
de poubelle du type « My funny Valentine », ces
camelotes d’un autre temps écrites à l’usage
des Blancs… ces enfoirés qui me réclament
Kind of blue me donnent des ulcères ")…
et l’évocation de son amour pour Juliette Gréco
qui ouvre et ferme le livre (épitaphe - Juliette en 2005
: " j’ai peut-être été la
seule gonzesse à avoir eu son respect ")…
Se
lit gloutonnement comme on écoute le jazz qui, comme
le prouve Alain Gerber, est un roman. A lire également
du même auteur Miles Davis et le blues du
blanc (Fayard 2003).
Dans Pannonica,
la jeune romancière Pauline Guéna
dont c’est le deuxième roman raconte de fort belle
façon son admiration pour deux personnages, la baronne
Pannonica de Koenigswarter, célèbre muse et mécène,
et le compositeur et pianiste Thelonious Monk à travers
les récits-portraits de trois femmes ayant participé
de près et de loin aux aventures de ce couple mythique
dans l’univers du jazz.
Réaliste
souvent (on pense parfois à Simenon, un compliment),
poétique parfois avec des phrases touchantes ("
elle aime par-dessus tout ce qui se passe de mots, elle
aime les courants tranquilles entre les êtres, elle aime
ce qui est sourd et indicible…" ou bien
"… Il réduit ses bruits. Il a retenu ses mots
d’abord…Ils ont disparu les uns après les
autres, ils se sont fait rares… Ce n’est plus le
même silence, celui de la concentration, c’est celui
de la disparition ").
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A
Harlem de novembre 1955 à mai 57 avec Ruby (les
virées dans la Bentley), à Paris les premiers
jours de juin 1954 avec Moune (la description des concerts,
les nuits interminables), à Weehawken en août
1982 avec Chine dans la maison aux 120 chats (la fameuse
« Cathouse ») où Monk se retire lentement
de la vie, on suit cette grande histoire d’amitié
amoureuse passionnée entre une aristocrate généreuse
et attentive et un génie de la musique dont des
moments de sa vie, rires, regards, gentillesses, concerts
avec danses de l’ours, chapeaux, enfermement…
cette fabuleuse histoire si tendrement (d)écrite.
Notons parmi les personnes remerciées pour leur
aide le nom de René Urtreger.
Pauline Guéna avait fait le bon choix. |
Réunis
en 1954 dans un The man I love de légende (le fameux
« trou de Monk ») l’écorché
que fut Miles Davis et l’ermite qu’était
devenu Thelonious Monk se trouvent de nouveau réunis
en 2007 dans ces publications parues en même temps, fruit
du hasard, magie de la littérature.
Jacques
Chesnel
(octobre 2007)
Jacques
Chesnel, membre démissionnaire de l'Académie
du Jazz, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le jazz dont
Le Jazz en quarantaine, 1940-1946 (Isoète) et
Les Grands Créateurs de Jazz avec G.Arnaud (Bordas)
; il a été consultant et auteur pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom.
Peintre, il prépare une rétrospective de 50 années
de peintures inspirées par le Jazz.
www.jazz-chesnel.com

Littérature
et musique
- page thématique
www.fayard.fr
http://www.laffont.fr
Alain
Gerber
Paul
Desmond et le côté féminin du monde
Fayard,
2006
Lady Day, histoire d’amours Fayard,
2005
Charlie Fayard, 2005
Chet Chronique
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique
Le jazz est un roman (CD) : chronique