Miles
de Alain Gerber

Fayard, 2007

Pannonica
de Pauline Guéna

Robert Laffont, 2007

 

 


L’écorché, la Baronne et l’ermite

Les hasards des sorties en ces mois de rentrée littéraire font que trois personnages emblématiques du Jazz se trouvent réunis dans ces deux livres. On retrouvait les musiciens dans l’ouvrage signé de Pannonica de Koenigswarter Les musiciens de jazz et leurs trois vœux, propos et photos. Aux questions posées, aux vœux exprimés, Miles Davis ne formulait qu’un seul souhait : être blanc ; Monk, lui, répondait au troisième souhait : avoir une amie géniale comme toi !

Reprenant une disposition de narration qu’il affectionne, dans lequel il excelle, Alain Gerber, dans son imposant Miles de 400 pages, recueille les « confidences » fictives du trompettiste ainsi que celles d’anciens partenaires à différentes époques — les batteurs Max Roach (en 1954), Kenny Clarke (1955), Philly Joe Jones (1958), Tony Williams (1969), Al Foster (1981-90) ou de proches (un employé de ses parents (1938) et Jimi Hendrix 1970) — car on sait, grâce lui soit rendue, que le jazz est un roman (lire ses précédents ouvrages chez Fayard et écouter ses émissions sur France Musique). La nouveauté dans l’écriture, car il y en a bien une, c’est que Gerber se « lâche » plus souvent que d’habitude avec une sorte de gourmandise dans les expressions attribuées aux musiciens (on ne compte plus les enfoirés et autres amabilités).

L’auteur nous fait partager la sagesse de Max Roach (" quand il me regarde, j’ai toujours un peu l’impression que, derrière lui, mon père est là qui m’observe à travers ses yeux "), les délires de Philly Joe, la folie de Jimi Hendrix (" ça mijote, ça grésille, ça surchauffe, ça survolte, ça disjoncte, ça fusille d’un coup cinq cent mille lampes ")… mais, surtout au moyen de cette écriture si foisonnante, la fragilité de Miles, sa vantardise, ses colères, ses interrogations, ses renoncements et contradictions, ses failles avouées ou secrètes réelles ou supposées, sa santé qu’il malmène, sa misogynie, sa boulimie sexuelle, sa consommation/addiction de drogues et d’alcool, son cynisme et ses fanfaronnades, son professionnalisme, cette rage d’aller toujours de l’avant sans se retourner tout en crachant volontiers dans la soupe (" ces vrais résidus de poubelle du type « My funny Valentine », ces camelotes d’un autre temps écrites à l’usage des Blancs… ces enfoirés qui me réclament Kind of blue me donnent des ulcères ")… et l’évocation de son amour pour Juliette Gréco qui ouvre et ferme le livre (épitaphe - Juliette en 2005 : " j’ai peut-être été la seule gonzesse à avoir eu son respect ")…
Se lit gloutonnement comme on écoute le jazz qui, comme le prouve Alain Gerber, est un roman. A lire également du même auteur Miles Davis et le blues du blanc (Fayard 2003).

Dans Pannonica, la jeune romancière Pauline Guéna dont c’est le deuxième roman raconte de fort belle façon son admiration pour deux personnages, la baronne Pannonica de Koenigswarter, célèbre muse et mécène, et le compositeur et pianiste Thelonious Monk à travers les récits-portraits de trois femmes ayant participé de près et de loin aux aventures de ce couple mythique dans l’univers du jazz.

Réaliste souvent (on pense parfois à Simenon, un compliment), poétique parfois avec des phrases touchantes (" elle aime par-dessus tout ce qui se passe de mots, elle aime les courants tranquilles entre les êtres, elle aime ce qui est sourd et indicible…" ou bien "… Il réduit ses bruits. Il a retenu ses mots d’abord…Ils ont disparu les uns après les autres, ils se sont fait rares… Ce n’est plus le même silence, celui de la concentration, c’est celui de la disparition ").

A Harlem de novembre 1955 à mai 57 avec Ruby (les virées dans la Bentley), à Paris les premiers jours de juin 1954 avec Moune (la description des concerts, les nuits interminables), à Weehawken en août 1982 avec Chine dans la maison aux 120 chats (la fameuse « Cathouse ») où Monk se retire lentement de la vie, on suit cette grande histoire d’amitié amoureuse passionnée entre une aristocrate généreuse et attentive et un génie de la musique dont des moments de sa vie, rires, regards, gentillesses, concerts avec danses de l’ours, chapeaux, enfermement… cette fabuleuse histoire si tendrement (d)écrite. Notons parmi les personnes remerciées pour leur aide le nom de René Urtreger. Pauline Guéna avait fait le bon choix.

Réunis en 1954 dans un The man I love de légende (le fameux « trou de Monk ») l’écorché que fut Miles Davis et l’ermite qu’était devenu Thelonious Monk se trouvent de nouveau réunis en 2007 dans ces publications parues en même temps, fruit du hasard, magie de la littérature.

Jacques Chesnel
(octobre 2007)

Jacques Chesnel, membre démissionnaire de l'Académie du Jazz, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le jazz dont Le Jazz en quarantaine, 1940-1946 (Isoète) et Les Grands Créateurs de Jazz avec G.Arnaud (Bordas) ; il a été consultant et auteur pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom.
Peintre, il prépare une rétrospective de 50 années de peintures inspirées par le Jazz.
www.jazz-chesnel.com

Littérature et musique - page thématique

www.fayard.fr

http://www.laffont.fr

Alain Gerber
Paul Desmond et le côté féminin du monde Fayard, 2006
Lady Day, histoire d’amours Fayard, 2005
Charlie Fayard, 2005
Chet Chronique
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique
Le jazz est un roman (CD) : chronique