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«
Cette fable contient plus d’un enseignement.»
La Fontaine
Le langage des fleurs...
Ce court texte met en scène une polémique, au premier
abord amusante et anecdotique, soulevée par les fleurs de
Lampe de Turquoise, une vieille femme qui prend soin de son jardin
avec une attention toute maternelle ; elle n’intervient pas
immédiatement dans le débat, mais préfère
d’abord y assister et écouter chaque intervenant, en
se disant avec circonspection : «si cette querelle se
concluait de façon heureuse, cela servirait assurément
d’exemple à tous. » C’est donc une
fable qu’a composée Langdün Päljor, sous
la forme d’une discussion argumentée, et dans laquelle
les questions soulevées s’incarnent dans les différentes
fleurs présentes : l’orgueilleuse rose trémière,
qui revendique son incomparable beauté et ainsi sa suprématie
sur toutes les autres variétés florales («
Mon vert feuillage, large et abondant / Symbolise l’ombrelle
des dirigeants puissants. »), le sage pélargonium,
qui tâche de ramener la rose à se montrer plus tolérante,
mais qui bien vite est rabroué par la clématite, l’opportuniste,
qui se range avec flagornerie du côté de la rose (celle-ci
lui procure une tige à laquelle grimper), puis «
l’intelligente » pensée qui propose aux
honnêtes Six-pattes (les abeilles) de départager les
fleurs…
Les allusions politiques sont ici à peine déguisées,
et c’est la plus raisonnable des fleurs, la pensée,
qui analyse subtilement la situation :
« Si la trémière menace les foules égales
à l’origine,
Et que plus tard on la reconnaît comme notre ornement suprême,
Elle nous tyrannisera tous, nous les humbles »
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La
leçon politique nous concerne tous, justement, à
plus ou moins grande échelle, et il revient à
chaque lecteur de l’interpréter en fonction de
sa propre expérience. L’on sent bien que l’écrivain
cherche à illustrer des comportements humains universels,
il reste que le contexte tibétain laisse aussi entendre
que Langdün Päljor énonce quelques vérités
qui concernent directement les dirigeants chinois, leurs querelles
pseudo idéologiques et les intrigues de palais qui
engendrèrent entre autres la fameuse « Révolution
culturelle ». Il exprime aussi l’idée que
l’harmonie pluriculturelle est possible entre les peuples
qui cohabitent et que tous se valent, quelles que soient leurs
singularités, des valeurs humaines exprimées
par le biais des abeilles, qui appellent à la fraternité
: « …évertuez-vous à assurer
la prospérité du jardin / Par le cordial engagement
d’entraide mutuelle. » Des mots qui renvoient
à ce que Lampe de Turquoise exprime dès le début
: « Ce sentiment de joie vient de ce que les multiples
fleurs (…) ravissent tous les esprits. »
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Ce beau plaidoyer
pour l’harmonie entre les peuples et pour la diversité
tient une place privilégiée dans l’histoire
littéraire d’une région du monde où le
taux d’alphabétisation est extrêmement faible
— sans parler de l’histoire mouvementée d’une
culture que tente d’étouffer un gouvernement chinois
obnubilé par l’idée d’uniformité
nationale. Cette fable est en effet le premier texte de fiction
qui fut publié au Tibet après la Révolution
Culturelle, dans la première revue littéraire de langue
tibétaine (Art et littérature du Tibet).
Sa publication en français peut donc être considérée
comme un petit événement éditorial –
les autres textes traduits du tibétain, peu nombreux, appartenant
à la littérature classique. Et pourtant, ainsi que
l’indique Françoise Robin (traductrice et enseignante
de langue et littérature tibétaines à l’INALCO)
dans son introduction plus que bienvenue, « la sphère
littéraire contemporaine est active au Tibet. Et nous ne
le savons pas. » Nul doute que cette parution incitera
à se pencher davantage sur une culture méconnue (hormis
ses aspects religieux, qui ne font cependant pas tout.)
On sait combien la censure peut être source d’inventivité,
les auteurs devant se résoudre à exprimer leur pensée
par des voies détournées, de manière plus ou
moins heureuse : Langdün Päljor, figure de proue et défenseur
de la culture tibétaine, use du procédé conventionnel
mais toujours efficace de l’allégorie avec talent,
dans une langue limpide et raffinée qui alterne prose et
versification (de beaux passages dont la fonction métaphorique
n’est pas qu’ornementale…) entre classicisme et
modernité.
Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

Chine,
du côté des livres
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