du 23 avril au 3 mai 2002
Théâtre des Jeunes Années, Lyon


d'après Pascal Bruckner
adaptation et mise en scène
Joris Mathieu
Compagnie Haut et Court
Création musicale
...Les Mouches Voler

durée 1h15
tout public, à partir de 8-9 ans

 

du 22 au 24 mai 2002
La Compagnie Haut et Court joue Kernok le Pirate, d'après la nouvelle d'Eugène Sue, spectacle jeune public, au Théâtre de Vénissieux (04 72 73 88 20)


Avec Emilie Barbe, Véronique Bettencourt, Fred Bremeersch, Philippe Chareyron, Vincent Hermano, Luc Nermel, Marion Talotti et Marc Schwartz.

Théâtre des Jeunes Années
Lyon 9e
04 72 53 15 15

A l'ARCHE / Scène jeunes publics du Doubs
Le mardi 28 mai 2002
Réservations 03 81 97 35 12


Egalité devant le martinet !

Lors d'une allocution télévisée plutôt burlesque, le Président Gontran (qui soigne son image médiatique), déclare avec assurance que désormais, aucun adulte ne pourra impunément frapper un enfant, que ce comportement est inadmissible ; la décision d'un président à visage humain, nous direz-vous ? Pas totalement, car il ajoute (après le spot publicitaire ! ) "nous savons et nous connaissons combien il est difficile et ardu pour l'être humain, le bipède parlant, de renoncer à l'avantage, d'abandonner le privilège, de distribuer des beignes sur les joues des petits...", et pour "consoler" ses administrés, il annonce sa décision de créer le Palais des Claques, un lieu ou chaque fin de semaine, tout adulte pourra "en toute légalité, impunité, moyennant finances, venir calotter et mornifler, pincer et cravacher des polissons" ! Les enfants sont convoqués à tour de rôle et forcés de subir toutes sortes de sévices administrés "objectivement", sans qu'il ne leur soit reproché quoique ce soit...
L'absurdité de la mesure n'empêche pas Gontran d'en être satisfait : "la raclée démocratique" n'est-elle pas un moyen d'endiguer la violence parentale en l'institutionnalisant ? Une nationalisation (financièrement profitable), en quelque sorte, des pulsions violentes que les adultes peuvent éprouver envers les enfants : à défaut d'être éradiquées, elles sont du moins contrôlées et contenues par l'état... Mais chaque système possède ses failles et ses déviances et les enfants en ressentent d'autant plus l'injustice que certains adultes (comme l'homme aux gants blancs, terrifiant) semblent prendre un plaisir indécent, une délectation voluptueuse toute particulière à ainsi les martyriser... Les sadiques s'en donnent à coeur joie, certains parents crient vengeance, chez les enfants, la révolte gronde, la fracture entre gouvernants et gouvernés (habilement évoquée par le fossé séparant les deux plateaux de la scène) s'élargit et la violence se propage ! Devant l'inévitable crise qui est sur le point de le "détrôner", Gontran cherche en vain la solution...

Après avoir disséqué le rire et ses causes dans Gorges déployées, la très prolifique compagnie Haut et Court s'attaque à des thèmes politiques et des idées brûlantes que les enfants pourront peu à peu s'approprier ou du moins comprendre à demi-mot... Le Palais des claques, adapté du roman de Pascal Bruckner, est une création qui conjugue inventivité scénographique et subtilité thématique ; l'alternance harmonieuse de chants, de théâtre et de montages vidéos donne à cette pièce une vivacité exceptionnelle, un rythme si effréné que l'on a l'impression d'assister à une grande foire un peu folle, à un beau dérèglement pourtant parfaitement orchestré.

Mais la "farce musicale aigre-douce" résonne aussi comme une satire politique subtile, qui pose des questions graves aux citoyens, enfants (mais pas avant 7 ans) et adultes confondus. A travers cette fable rocambolesque et parfois cruelle, l'on s'interroge sur les limites du pouvoir étatique et sur l'obéissance d'un peuple d'abord passif : les électeurs ont-ils le droit (et le devoir) de rejeter un président dont les lois s'avèrent désastreuses ? (On pense à la problématique très shakespearienne de la légitimité d'un roi aux pouvoirs abusifs). Comment accepter qu'un président puisse ainsi détourner le sens du terme "égalité", en déclarant que tous les enfants, battus ou non par le passé, seront enfin égaux devant le martinet !
La drôlerie un peu loufoque qui se dégage de chaque saynète et des chansons (écrites et interprétées par le groupe ...Les mouches voler) est salutaire, car les enfants, susceptibles d'être choqués par la violence malsaine qui se dégage de certaines scènes, comprennent aussi qu'un message est tout spécialement adressé à leur conscience politique naissante et ils sont sensibles à l'humour qui se construit sur quelques détails (la redingote du président, l'intervention des savants étrangers, la préciosité ridicule de la femme de Gontran ou encore l'ambiance "suisse" des dernières scènes).

En choisissant aussi d'aborder la maltraitance des enfants de façon un peu légère, par le biais de l'humour, mais aussi en osant montrer cette violence, Joris Mathieu touche juste et fort, et les jeunes spectateurs (avec qui la catharsis fonctionne à merveille) même s'ils ne sont pas confrontés quotidiennement à ce type de violence, sortent de ce spectacle en gardant en tête l'idée que tout acte violent est condamnable et injuste et, pour reprendre les termes du boudologue (l'un des conseillers de Gontran), que la violence appelle la violence...

Blandine Longre
(avril 2002)


Gorges déployées, par la compagnie Haut et Court