|
Biographie
et génie
Bien plus qu’une
biographie, ce livre propose à la fois les données
les plus récentes de la recherche shakespearienne, un portrait
précis et documenté sur la vie à Stratford
et à Londres sous Elisabeth 1ère et Jacques II, une
description de la vie théâtrale du temps et enfin une
analyse des conditions de création de ses pièces et
de l’origine de ce qu’on nomme le «génie»
d’un grand artiste. Ce pari déjà ambitieux est
accompagné par un grand souci de lisibilité. Des chapitres
très courts organisent le texte d’une façon
qui n’est pas totalement chronologique et proposent des éclairages
sur des points précis, qui peuvent être sociologiques,
littéraires, purement historiques, psychologiques, etc. La
traduction est belle et précise (seul reproche : que les
vers de Shakespeare cités en français ne soient pas
toujours donnés aussi dans la langue originale).
Ainsi, non seulement
Shakespeare a bien existé et a bien écrit ses pièces,
mais on sait beaucoup de choses sur lui. Certes, il demeure des
trous dans sa biographie : la vie de W. S. pendant certaines années
est davantage supposée que connue. Mais Ackroyd possède
un grand talent pour reconstruire à partir d’indices
sans pour autant romancer et tromper son lecteur : on sait toujours
ce qui est sûr et ce qui ne l’est pas, et on est pourtant
devant un tissu de vie qui donne une impression d’unité
et de continuité. Et quand on n’a aucun indice certain,
par exemple sur les relations qu’entretenait W. S. avec sa
femme, le biographe ne cherche pas à imaginer, mais fait
le constat d’un manque d’information. Le fait qu’aucune
lettre personnelle de Shakespeare n’ait été
retrouvée enveloppe sa vie privée de mystère.
Autre mystère : celui du destinataire des Sonnets.
Ackroyd évoque plusieurs hypothèses, toutes passionnantes,
et choisit pourtant une voie qui rend cette question mineure : cela
consiste à voir dans ces sonnets une œuvre très
codifiée et réglée par les conventions du genre
que l’on retrouve dans les œuvres d’autres auteurs
du temps (seule la « dame noire » serait originale et
dirait peut-être quelque chose de la vie du poète).
Tout en présentant les différentes théories
à l’œuvre chez les spécialistes, Ackroyd
fait des choix et présente un personnage cohérent
et convaincant d’auteur élisabéthain et de génie
universel. Si l’homosexualité de Shakespeare est mise
quelque peu à l’écart au profit de l’idée
qu’il avait un intérêt général
pour toutes les pratiques possibles ainsi qu’une réputation
de libertin, la théorie de l’appartenance de la famille
de Shakespeare et de lui-même au catholicisme est bien affirmée
et commentée. La carrière de Shakespeare auteur aurait
commencé très tôt, avec des versions précoces
de Lear, Henri V, Richard III… Il aurait
sans cesse réécrit et modifié ses textes, les
versions imprimées étant beaucoup plus longues que
les œuvres jouées (qui devaient tenir en deux heures
environ). Shakespeare est aussi présenté comme un
auteur-acteur : comment on le devient, les problèmes que
cela pose quand on veut tenir un rôle dans la société
et s’anoblir (la famille de Shakespeare n’était
pas aussi peu fortunée qu’on l’a écrit,
bien au contraire), en quoi cela modifie l’écriture
des pièces et quels acteurs ont inspiré certains rôles,
quels rôles il a lui-même tenus… tout cela est
passionnant, comme est passionnante l’évocation de
la vie des théâtres : autorisations, interdictions,
fermetures en temps de peste (fréquentes), patronages, politiques,
lieux où l’on construit des théâtres (il
y a toute une géographie des lieux de plaisirs à Londres),
architectures, constructions, « démontages »
(voir le récit de celui qui sera à l’origine
du théâtre du Globe), incendies…
 |
Enfin,
tout au long de l’ouvrage on trouve des indications
sur la formation, les lectures et les rencontres de Shakespeare.
Cela donne des indications sur ce qu’il connaissait,
sur les œuvres contemporaines, sur ses relations avec
les autres auteurs (et la question de l’imitation et
du plagiat), sur la vie littéraire du temps, les mœurs
éditoriales, les batailles théâtrales
(littéraires et littérales). Mais le plus passionnant
est l’interrogation qui court en filigrane tout au long
du livre : de quoi est fait le génie de Shakespeare
et comment est-il né ? les réponses, discrètes
et souvent données sous la forme de suggestions et
d’interrogations sont extrêmement stimulantes.
Les incursions dans les poèmes et dans les pièces
sont étonnantes et permettent d’éclairer
les textes de façon nouvelle.
Rarement une biographie aura autant donné envie de
revenir à l’œuvre. |
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(janvier 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

http://www.philippe-rey.fr/
|