Oxygène
Ivan Viripaev
Mise en scène de Galin Stoev

14 au 19 novembre 2006
Théâtre Les Ateliers, Lyon

du 20 novembre au 19 décembre
Théâtre de la Cité internationale - Paris

 

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30

texte original en russe traduit par Gilles Morel, Tania Moguilevskaia, Elisa Gravelot - Les Solitaires Intempestifs, 2005

 


La nouvelle comédie de la morale

Cure de jouvence post-moderne pour le théâtre contemporain : voici Oxygène, du dramaturge russe Ivan Viripaev, virtuose amusé qui manie le monde avec une distance ironique, sombre, d’une grande intelligence, doublée d’une énergie rare.

Un jeune comédien (Antoine Oppenheim), une jeune comédienne (Céline Bolomey), un entre-slam-metteur (Stéphane Oertli), sur fond de musique électronique (Gilles Collard, DJ), sans décor sinon l’envers. Derrière l’histoire d’amour tourmentée d’un jeune provincial pour une belle Moscovite, les dix compositions musicales et théâtrales de ce spectacle novateur nous emportent dans tous les interstices humains de la grande décadence de l’Occident, dont la Russie et sa jeunesse désabusée, voire suicidaire, portent à un haut niveau les stigmates. Parodie des 10 commandements et de l’orthodoxie spirituelle, Oxygène se place volontiers sur le plan moral, pour affronter les mille maux contemporains, reliant l’intime, en commençant par la sexualité, au politique (avec un chouïa de pertinence en moins, disons d’originalité, notamment dans les allusions au vieux 11 septembre ou au « monde arabe »). Entre sexe et amour, comme entre meurtre et conscience, l’être humain naïvement assoiffé d’oxygène peut-il ne pas suffoquer ?

La musique électronique est, à l’instar du XXIème siècle, dépourvue d’oxygène, de pureté, de nature ; qu’on le veuille ou non, tel est notre lot. Face à l’impossibilité du romantisme (sensibilité aujourd’hui interdite, réduite aux ténèbres, comme la plaisante scène des confidences sexuelles dans le noir), soulignée non sans humour par certains petits violons tristes, la musique devient un rythme, au service du flot du texte, dont il favorise le débit vif et saccadé, comme la débauche imaginative – rappelant ici la fraîcheur de Howl de Ginsberg, et des premiers élans du spoken words, élans jazzistiques, à l’époque.

Situé à la pointe du contemporain par ses thèmes – les soirées chaotiques et les maigres extases de la jeunesse russe, le globalisme ambiant, l’injustice universelle du jour… – comme par leur traitement découpé, et en trompe-l’œil (le théâtre reste théâtre, la quête de sens se fait dans une trame de désillusion et d’amertume), donnant des micros aux comédiens pour mieux les mettre en abîme, Oxygène innove dans la forme, mais, surtout, présente une richesse hétéroclite, et surtout une grande énergie, qui le rattache, de gré ou de force, à la longue tradition des tourmentés existentiels russes, obsédés par la morale, loin des préciosités françaises d’un art pour l’art vieillot, sans impact ni même plus d’ambition.

Les comédiens, en tout point excellents, dans le sérieux comme dans la folie, reflètent par leur bagout intense et décontracté la simplicité profonde de la mise en scène de Galin Stoev : les grandes idées sont toujours simples, la complexité vient de la vie. L’art n’est-il pas fait pour être transpercé par l’existence ? L’essentiel n’est pas sur scène, la scène ouvre sur la vie, et sur l’intériorité de tout un chacun. Toutefois, cela dit, le mot de la fin restera, selon le titre d’une des séquences les plus fortes de la pièce : « Amnésie », parce que, s’il y a bien un mal dont nous n’imaginons guère la puissance, c’est encore l’oubli : chantage absurde, nous oublions pour survivre, mais, Oxygène vous le demande encore, avez-vous conscience du sacrifice ?

Nicolas Cavaillès
(novembre 2006)

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