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Dans le premier
Manifeste de l’OuLiPo, François Le Lionnais,
fondateur avec Raymond Queneau
du fameux Ouvroir, définissait dans les recherches du groupe
« deux tendances principales tournées respectivement
vers l’Analyse et la Synthèse. La tendance analytique
travaille sur les œuvres du passé pour y rechercher
des possibilités qui dépassent souvent ce que les
auteurs avaient soupçonné. [...] La tendance synthétique
[...] constitue la vocation essentielle de l’OuLiPo. Il s’agit
d’ouvrir de nouvelles voies inconnues de nos prédécesseurs.
»
Le sixième
volume de La Bibliothèque Oulipienne, lu
dans ce double esprit, répond rigoureusement à «
l’anoulipisme voué à la découverte
» et au « synthoulipisme (voué) à
l’invention ». Comme les précédents
(publiés chez Seghers, puis au Castor Astral, de 1990 à
2000), il réunit plusieurs fascicules de textes issus des
travaux du groupe et écrits entre 1995 et 1997. Conformément
aux principes énoncés dès l’origine,
les contraintes y sont diverses, nouvelles et renouvelées,
suscitant la poursuite du « grand œuvre ».
Hervé
Le Tellier ouvre la marche avec 300 « Pensées
» (les « Premiers cents » sur mille), qui toutes
commencent par « Je pense » (comme Perec,
dans une perspective différente, additionna jadis les «
Je me souviens ») ; pensées qui ne dédaignent
pas d’être drôles (« Je pense que si
tous les gars du monde se donnaient la main, toutes les filles du
monde s’ennuieraient ferme ») tout en étant
signifiantes (« Je pense que les Q majuscules ont une
petite queue, alors que les petits q en ont une grande »),
sincères (« Je pense que quand j’écrirai
mes Mémoires, je mentirai sys-té-ma-ti-que-ment »),
pointues (« Je pense que ce que certains apprécient
en Céline, c’est aussi son odieuse folie antisémite,
qui les protège du regret de ne pas avoir son génie),
et en donnant au lecteur le délicieux sentiment de s’y
couler (« Je pense à toi »). Quelques
fascicules plus loin, Le Tellier reprend une tradition de la littérature
avec 26 textes alphabétiques, tout en rendant au passage
hommage au Queneau de Morale élémentaire
(« À bas Carmen ! »). Morale élémentaire
se glisse encore dans « Un sourire indéfinissable »,
qui évoque la Joconde selon les points de vue les plus divers
(qui valent bien les moustaches de Duchamp).
D’autres
hommages : ceux de Michelle Grangaud à ses
éminents camarades de l’OuLiPo, avec ses « Sexanagrammatines
» - hybridation de l’anagramme (formé sur les
titres d’œuvres des susdits camarades) et de la sextine
; de la même à Du Bellay, avec « D’une
petite haie, si possible belle, aux Regrets », recueil
composé de 191 tercets en forme de haïku : chaque texte
« fondu » y est constitué de mots extraits, dans
un ordre ou dans un autre, de sonnets du poète de la Pléiade,
ce qui donne de vraies belles trouvailles : « Pourquoi
moi ? – Pour suivre / la raison. Et je sais bien / que je
suis un autre. » ; « Si tu veux la clef, /
tu dois changer de secret / avec ton amour. » ; «
Que le ciel demeure / le même, notre âge change
/ d’heure et de saison. »... Hommage encore, collectif
celui-là, à Paul Zumthor («
La guirlande de Paul »), compagnon de route de l’OuLiPo,
à la mémoire duquel ses amis composèrent poèmes
médiévaux ou de métro, anagrammes et autres...
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Jacques
Jouet, après avoir tenté de résoudre
le « mysthème de la chambre close » grâce
à une « connaissance approfondie de la littérature
», et notamment de la sextine et de la méthode
S+7, y va lui aussi de son hommage, à Georges Perec
: émouvante énumération d’«exercices
de la mémoire », qui rappellent s’il en
est besoin « qu’en 1978, Georges Perec a publié
un livre intitulé Je me souviens ».
Les
anciens ( ?) se répartissent les autres rôles.
Jacques Bens, désormais « excusé
» des réunions de l’OuLiPo, fait un magistral
« inventaire » des méthodes oulipiennes
en 19 variations sur « L’art de la fuite »
- clin d’œil et non véritable concurrence
à Jean-Sébastien Bach – la concurrence
se jouant plutôt entre le S+9, les mots croisés,
le tireur à la ligne, « Morale élémentaire
» (décidément très courtisée)
ou permutations. |
Jacques
Roubaud rumine trois fois, à propos de Cent
mille milliards de poèmes (mathématiquement,
comme il se doit), de l’année 1991, « année
palindromique » (depuis, il y a eu 2002), et de « morale
élémentaire » (décidément etc.)
dans le but de créer une « morale élémentaire
généralisée ». Une quatrième rumination,
un peu plus tard, précède « La terre est plate,
99 dialogues dramatiques, mais brefs », où Roubaud
s’adonne à la drôlerie (Queneau disait la «
connerie ») du langage humain : « - Je est un autre
/ - Un autre que qui ? » ; « -La terre est
ronde. / En Australie aussi ? / - Oui. » ; « - Au revoir.
/ - Au revoir. / - Tu trouves pas que c’est un peu court,
comme dernier dialogue ? / - Oui, mais qu’est-ce que tu veux
qu’on dise ? ».
Tout cela se
termine par des considérations sur les travaux de l’OuLiPo,
fragments d’Un certain disparate du cofondateur François
Le Lionnais, suivies de considérations autres et un tantinet
différentes de Jacques Roubaud – double manifestation
de la diversité du groupe.
L’OuLiPo,
« désormais dans son cinquième millénaire
», est encore jeune et vigoureux ; souhaitons-lui de le rester.
Jean-Pierre
Longre
(février 2003)
P.S. : Signalons
que le Castor Astral vient aussi de publier le
septième numéro des Cahiers Georges Perec,
intitulé « Antibiotiques », entièrement
consacré à la biographie du grand Oulipien par David
Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots
(1993, traduction française 1994, Le Seuil).
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

voir
aussi : Maudits (1001 Nuits, 2003)
http://eclia5.ec-lille.fr/~book/oulipo/
http://worldserver2.oleane.com/fatrazie/oulipo.htm
http://www.rfi.fr/Fichiers/langue_francaise/Perec/Oulipo/index.asp
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