Mon Grand Appartement
Editions de Minuit, 1999
Prix Médicis 1999


Le grand appartement, c'est un peu le métro de Zazie. Il est toujours là, présent jusqu'à l'obsession dans l'imaginaire du lecteur, mais on n'y pénètre jamais : Gavarine, le personnage-narrateur du roman de Christian Oster, en a définitivement perdu les clés, et n'insiste pas outre mesure pour les retrouver. Il reste un espace clos, inutile comme la serviette que le même Gavarine transporte toujours avec lui jusqu'à ce qu'il soit préoccupé de trouver le bonheur ailleurs que dans le vide. Ce vide, c'est celui des petits riens de la vie, savoir à qui téléphoner, où loger, comment trouver un maillot de bain ou une pièce de monnaie et se débrouiller avec le mécanisme d'un vestiaire de piscine… Contingences envahissant l'écriture elle-même avec un humour qui n'épargne pas l'agacement : comment ne pas y reconnaître sa propre expérience ?

Certains font des volumes entiers avec les bonheurs minuscules de l'existence ; ici, ce sont les petits malheurs, les infimes ennuis qui altèrent la saveur du quotidien. Mais jusqu'à un certain point seulement, car il ne faut pas en tirer de leçon : " Aucune conclusion ne s'était révélée fiable dans ma vie. Les choses s'enchaînaient, voilà tout ", avoue Gavarine. Et de cet enchaînement il va se délivrer pour prendre la vie en route et trouver ce que faute de mieux on peut appeler le bonheur. Une vie déjà offerte, sous la forme ronde et avec l'affection souriante d'une femme enceinte, qu'il va assister avec une minutieuse attention lors de son accouchement, et dont l'enfant deviendra aussi le sien.

Alors on oublie avec lui le grand appartement urbain, au profit d'un espace bien plus vaste, naturel, profond et ouvert, dont il fait son chez soi, où il peut accueillir quotidiennement des groupes entiers de visiteurs joyeux. Il aura, comme on dit, changé de vie, balayé le passé et les blocages du quotidien, mais il aura fallu que quelque chose s'évanouisse, comme cette mystérieuse femme s'écroulant dans les sous-sols de l'hôpital pendant qu'au-dessus d'elle une petite fille venait au monde. Et si les clés du grand appartement sont bel et bien perdues, on finit par en trouver d'autres, qui permettent de s'engouffrer dans les profondeurs de la terre et du roman, pour une exploration prometteuse.

J.P. Longre

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).


du même auteur : Les rendez-vous (Minuit, 2003)

http://www.leseditionsdeminuit.fr