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Le grand appartement,
c'est un peu le métro de Zazie. Il est toujours là,
présent jusqu'à l'obsession dans l'imaginaire du lecteur,
mais on n'y pénètre jamais : Gavarine, le personnage-narrateur
du roman de Christian Oster, en a définitivement perdu les
clés, et n'insiste pas outre mesure pour les retrouver. Il
reste un espace clos, inutile comme la serviette que le même
Gavarine transporte toujours avec lui jusqu'à ce qu'il soit
préoccupé de trouver le bonheur ailleurs que dans
le vide. Ce vide, c'est celui des petits riens de la vie, savoir
à qui téléphoner, où loger, comment
trouver un maillot de bain ou une pièce de monnaie et se
débrouiller avec le mécanisme d'un vestiaire de piscine…
Contingences envahissant l'écriture elle-même avec
un humour qui n'épargne pas l'agacement : comment ne pas
y reconnaître sa propre expérience ?
Certains font
des volumes entiers avec les bonheurs minuscules de l'existence
; ici, ce sont les petits malheurs, les infimes ennuis qui altèrent
la saveur du quotidien. Mais jusqu'à un certain point seulement,
car il ne faut pas en tirer de leçon : " Aucune conclusion
ne s'était révélée fiable dans ma vie.
Les choses s'enchaînaient, voilà tout ", avoue Gavarine.
Et de cet enchaînement il va se délivrer pour prendre
la vie en route et trouver ce que faute de mieux on peut appeler
le bonheur. Une vie déjà offerte, sous la forme ronde
et avec l'affection souriante d'une femme enceinte, qu'il va assister
avec une minutieuse attention lors de son accouchement, et dont
l'enfant deviendra aussi le sien.
Alors on oublie
avec lui le grand appartement urbain, au profit d'un espace bien
plus vaste, naturel, profond et ouvert, dont il fait son chez soi,
où il peut accueillir quotidiennement des groupes entiers
de visiteurs joyeux. Il aura, comme on dit, changé de vie,
balayé le passé et les blocages du quotidien, mais
il aura fallu que quelque chose s'évanouisse, comme cette
mystérieuse femme s'écroulant dans les sous-sols de
l'hôpital pendant qu'au-dessus d'elle une petite fille venait
au monde. Et si les clés du grand appartement sont bel et
bien perdues, on finit par en trouver d'autres, qui permettent de
s'engouffrer dans les profondeurs de la terre et du roman, pour
une exploration prometteuse.
J.P.
Longre
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

du même
auteur : Les rendez-vous (Minuit,
2003)
http://www.leseditionsdeminuit.fr
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