Histoire à dormir debout
Récit Maryvette Balcou
photos Chrystelle Aguilar
Décors Groupe Z
Editions Où sont les enfants ? 2005

 

Exposition 2006
Chrystelle Aguilar

 

Mises en images, en espace et en mots.

Toute jeune maison d’édition installée à Vaillac (dans le lot), Où sont les enfants ? propose déjà quatre titres qui tiennent autant de l’album que du théâtre ; des ouvrages non pas illustrés de manière traditionnelle, mais accompagnés de photographies qui mettent véritablement en scène les récits ; en décors réels ou de façon totalement théâtralisée, comme dans La nef des fous (dans la collection Vivant !!), un vrai "livre de théâtre jeunes publics" qui nous plonge dans un monde irréel de saltimbanques grimés et grimaçants ; les sujets des photographies (réalisées par le Groupe Z, collectif d'artistes photographes et plasticiens) sont les comédiens de L'Oboubambulle (compagnie expérimentée de théâtre itinérant) et le livre retrace, justement, l'un de leurs spectacles.

Editions Où sont les enfants ?
Derrière la rue
46240 Vaillac
osle@wanadoo.fr

Quand bien même certains ouvrages comporteraient quelques défauts (des choix typographiques discutables par exemple – jurant avec la mise en page, comme dans Disparue, d'Antonin Quetal et Béatrice Utrilla – ou encore une mise en théâtre sans doute trop explicite et manquant de "naturel" dans certains clichés), le caractère innovant de l'entreprise mérite d’être souligné, tout autant que le travail conceptuel de Tieri Briet (auteur, avec Alejandro Martinez, de Petite brouette de survie) et Michèle Leydet, qui s'expriment ainsi : "Notre projet reste d'inventer des livres imaginés autrement, des livres dont l'imagerie ne renierait pas cette intensité qu'un enfant croise partout ailleurs, dans une vie quotidienne déjà peuplée de trop d'images, pour lui indiquer qu'il y a encore des aventures à mener, des émerveillements à éprouver et des révoltes à vivre jusqu'au bout de l'enfance."

On s'arrêtera plus longuement sur Histoire à dormir debout, un long récit de Maryvette Balcou, entre roman et album ; rien d’incongru ou de loufoque ici – en dépit du titre, en réalité plutôt ingénieux, et faisant implicitement référence aux « enfants cierges » qui ont appris à dormir debout, les yeux grand ouverts : des enfants des rues qui, par crainte d’être dévorés par des « hommes loups » (qui « scrutent les moindres recoins » à la recherche de proies endormies), ne peuvent jamais trouver le repos, vivant dans la terreur, la faim et le manque. La métaphore filée de l’enfance littéralement privée d’un vrai sommeil, de rêves et ainsi d’enfance, car soumise à des lois absurdes pour survivre, fonctionne parfaitement de bout en bout, amplifiée par l’histoire de Fernando qui, une nuit de cauchemar, a aperçu un enfant cierge depuis la fenêtre de sa chambre : Ruben est un enfant des rues, orphelin et survivant. Les deux garçons font connaissance et décident d’échanger leur expérience respective du sommeil : Ruben apprendra à Fernando, l’enfant protégé et bien nourri (« né dans une famille où tout le monde dort allongé »), à dormir debout, et Fernando, lui, montrera à Ruben, l'enfant du dénuement, comment l’on peut s’étendre paisiblement pour rêver…

Une belle histoire d’amitié, de fraternité et de découvertes mutuelles mais pas seulement ; c'est aussi l'histoire d’un sauvetage (celui de Ruben) et de l'éveil d'une conscience (celle de Fernando), un récit singulier qui sait aussi témoigner plus généralement du sort d'enfants perdus qui vivent un enfer au quotidien et dont Ruben se fait le porte-parole. "J'ai sept ans. Je fais partie des enfants de la planète qui dorment debout" dit-il. "Nous sommes des centaines, peut-être des milliers à ne jamais pouvoir nous coucher par terre, même pour dormir.". Quand Fernando, après un cauchemar, demande à sa mère "si un cauchemar " peut "devenir grave", elle lui répond avec discernement, sans chercher à dissimuler la réalité : "Oui, mais pas pour toi. (...) Malheureusement certains enfants ont des cauchemars qui ne s'en vont jamais, ni le jour, ni la nuit."

Cette belle sensibilisation à la misère et aux terrifiantes conditions de vie de certains enfants (qui parfois vivent ainsi sous notre nez, ou au coin de la rue) est mise en scène via les photos de Chrystelle Aguilar et les décors créés par le Groupe Z, des images qui traduisent habilement les changements d'atmosphères successifs : le soleil éclaire crûment la réalité du bidonville où vit Ruben, puis disparaît pour laisser la place aux ombres nocturnes, des images tout aussi inquiétantes, mais nécessairement plus oniriques (par le biais de superpositions, de montages ou d'un procédé de transparence) - qu'elles représentent les cauchemars (réels ou imaginaires) des enfants ou bien la nouvelle vie "rêvée" de Ruben, que la famille de Fernando décide d'adopter.

B. Longre
(décembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://ousontlesenfants.hautetfort.com/

L'Oboubambulle
http://oboub.free.fr/

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/balcou.html