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Orwell : de l’anticolonialisme à l’antistalinisme.
Sur le Vieux
Continent, George Orwell est essentiellement connu pour deux ouvrages,
La ferme des animaux et 1984
– fictions mettant en procès le stalinisme et décrivant,
pour l’un, l’avènement d’un système
totalitaire, pour l’autre, son fonctionnement pathologique.
Or, en Grande Bretagne, Orwell, écrivain prolixe, est non
seulement bien plus que l’auteur de ces deux romans, mais
il est aussi une des plus importantes figures de la gauche littéraire
de la première moitié du XXe siècle, ce qui
lui vaut d’être l’objet de diverses controverses
quant au sens de son antistalinisme et de son engagement socialiste.
La biographie politique de John Newsinger a pour objectif de remettre
cet engagement socialiste en perspective afin de montrer que, loin
d’être un ventre mou de la gauche ou un tory honteux,
Orwell est demeuré jusqu’à sa mort – malgré
ses prises de positions pragmatiques ou farouchement anticommunistes
– un homme à la gauche de la gauche. Au passage, elle
permet aux lecteurs francophones de faire plus amplement connaissance
avec une personnalité littéraire que l’on ne
peut décidément pas réduire à son rejet
des systèmes totalitaires.
Né au
Bengale dans une famille de fonctionnaires coloniaux (son père
travaillait dans un service gouvernemental voué au commerce
de l’opium en Inde), Eric Blair, qui prendra plus tard le
nom de George Orwell, est, durant sa jeunesse, un parfait petit
Britannique impérialiste, méprisant et brutal. Il
devient même fonctionnaire colonial, en l’occurrence
policier en Birmanie, puis, après cinq années d’un
travail pour le moins zélé, abandonne soudainement
son poste, écoeuré, sincèrement honteux et
décidé à en découdre avec l’impérialisme
britannique. Son premier roman, Une Histoire birmane,
est d’ailleurs consacré à ce thème. Il
s’engage alors dans un véritable processus de révisions
de ses croyances aussi bien vis-à-vis des colonisés
que vis-à-vis du « peuple », des pauvres, que
méprisent les membres de la moyenne bourgeoisie dont il provient
– au point d‘aller vivre, à Londres et à
Paris, avec les clochards, indigents et marginaux de toutes sortes
afin, croit-il, de connaître et de comprendre qui sont et
ce que subissent les opprimés du système. Cet épisode
est raconté dans Le Quai de Wigan
et dans de nombreux articles destinés à des revues
de gauche ; il manifeste la conversion d’Orwell à un
socialisme à l’origine plus ou moins sympathisant de
la révolution bolchevique et qui le mènera, quand
survient la guerre d’Espagne, à passer de la réflexion
à l’activisme...
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Arrivé
à Barcelone, impressionné par l’enthousiasme
révolutionnaire dans lequel baigne la ville, Orwell
s’engage en effet dans les rangs des miliciens du POUM,
mouvement d’obédience anarchiste dont il admire
l’égalitarisme concret. Englué dans une
guerre de position sans grand intérêt ni réel
danger, il assiste alors – à l’instar des
personnages du film de Ken Loach Land and Freedom,
d’ailleurs largement inspiré du témoignage
d’Orwell lui-même, Hommage à
la Catalogne – à l’étouffement
de l’expérience révolutionnaire par le
gouvernement républicain à la solde du Komintern.
La révolution est sacrifiée à la realpolitik
de Staline ; les miliciens du POUM subissent des campagnes
de dénigrement, sont bafoués, parfois même
torturés et assassinés par les communistes.
Cet épisode est la seconde secousse intellectuelle
d’Orwell, lui-même menacé et bientôt
obligé de quitter l’Espagne. |
Comme en témoigne
son œuvre ultérieure, et quand bien même il est
soumis à des choix, des engagements pragmatiques difficiles
(notamment concernant le soutien aux gouvernements britanniques
durant la guerre, ou aux travaillistes à la fin de celle-ci),
soutient John Newsinger, il n’aura de cesse de défendre
les principes d’une révolution trahie à la fois
par les démocraties dirigées par le front populaire
et par les soviétiques.
Si, tel qu’il
est présenté par Monsieur Newsinger, l’engagement
socialiste d’Orwell, et sa persistance jusqu’à
sa mort, ne fait aucun doute, on est bien en peine de dire de quel
socialisme il s’agit, notamment parce qu’aucun extrait
suffisamment long, commenté et contextualisé des écrits
d’Orwell à ce sujet n’est donné. A vrai
dire, si l’Orwell de Monsieur Newsinger réfléchit
beaucoup aux questions tactiques, aux questions de moyens, s’il
en discute jusqu’à la fin de sa vie avec des anarchistes
et des trotskistes américains, il semble ne pas être
concerné par la question des fins, par les réflexions
théoriques, à l’exception d’une vague
volonté de nationalisation de l’économie et
de quelques clichés progressistes largement partagés
dans les années trente et quarante, même par les libéraux
; sa connaissance des théories socialistes paraît bien
maigre et l’on est tenté de parler d’une socialisme
intuitif, sociologique, voire d’un solidarisme à la
Dickens, plutôt que d’un socialisme au sens plein, quel
que soit son contenu. Plus que le socialisme, c’est la révolution,
la mythologie de la révolution qui paraît fasciner
Orwell. Ce qu’il souhaite, à l’échelle
de la société, c’est une rupture comparable
à celles qu’il a opéré lui-même,
en lui-même : rupture avec ses croyances colonialistes et
familiales d’abord, avec ses croyances de classe ensuite.
Frédéric
Dufoing
(janvier 2007)
Frédéric
Dufoing
anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://atheles.org/agone/
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