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Pudeurs
du bernard-l’hermite
Certaines voix graves, certains murmures même, portent plus
loin que les cris d’hystérie. Les Carnets
de ronde de Gilles Ortlieb (auquel Le Matricule
des anges consacre un précieux dossier dans son numéro
de novembre-décembre) souffriront
peu, dès lors, d’avoir paru en septembre, au cœur
de la « rentrée littéraire ».
Le livre rassemble sept textes sans lien apparent, inédits
ou secondes versions de publications en revues (dans L’animal,
Rehauts, Poésie 2001 et Théodore Balmoral), tous d’une
longueur équivalente et d’une grande cohérence
de style. Pourtant, nulle narration suivie, nul thème constant
ou figure imposée : l’auteur exploite ce genre indéfiniment
extensible du carnet pour nous promener, d’une randonnée
dominicale le long de la Moselle (Dimanche fleuve) à
l’angoisse citadine des logements vides (Déménager),
avec toujours la même singulière musique au creux de
l’oreille. Musicien, il faut que notre poète le soit
à sa façon pour relever avec autant de justesse ces
airs diffus du quotidien, ces « rires à l’étage
en dessous », ce «transistor lointain, à
peine audible », ce « froufroutement ténu
d’un papillon captif se heurtant contre l’abat-jour
du plafonnier». Les pages de Gilles Ortlieb foisonnent
de ces bruits, de ces gestes rares qui en tous lieux promettent
un étonnement jubilatoire. L’on aime voir notre narrateur
tomber en arrêt devant le va et vient d’un chantier,
en proie à « ce réel, quoique difficilement
explicable, plaisir éprouvé à voir déverser
une pelletée « réussie », débordante,
dans une benne dont le conducteur d’engin égalise ensuite
le contenu avec des délicatesses d’oursonne toilettant
son rejeton. »
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Le visage d’une mélancolie toute contemporaine
se dessine d’autant plus nettement que l’auteur
ne dédaigne pas confronter son écriture aux réalités
les plus prosaïques de notre monde. Le texte Notes
de Service, évocation — comme son nom l’indique
— de la vie de bureau, éclaire quelques troubles
de l’époque, misère des relations sociales,
misère du langage bien sûr ( « le groupe
de travail ad hoc n’a pas l’intention de légiférer
en l’espèce »), mais pointe encore ce
rien irréductible qui échappe à l’uniformisation
complète des vies humaines : la dignité face à
la mort, par exemple, et surtout la présence de beautés
devinées sous la routine : « petite pyrotechnie
domestique : la gerbe d’étincelle de la cigarette
que P. écrase périodiquement, (…) contre
le rebord intérieur de sa poubelle métallique.
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Rien d’anecdotique ou de résigné cependant :
des brèches, au contraire se creusent dans l’ordre
du réel, transformant les « rondes » en évasions
répétées. Le texte se plaît à
prendre corps dans un entre-deux temporel, «mi-septembre
mi-octobre», en des lieux vagues, une «arrière-cour»,
«un pays caché, parallèle, une topographie
pour intime» : l’indétermination du repérage
préserve sa liberté à l’errance. En outre,
soulignant l’enchâssement des différentes unités
de structure du texte, la forme du « carnet » mime le
mouvement paradoxal des regards du poète : on trouve l’extraordinaire
en traversant l’ordinaire. Ainsi, les textes qui composent
le livre se décomposent très nettement en paragraphes,
le paragraphe se construit autour de notations brèves, et
au fond de la notation palpite l’image lumineuse, le mot juste
ou la métaphore inattendue. Celle qui fait, de quelques vaches
devinées sous la lune « un linge clair mis à
sécher pour la nuit.», de la pudeur du poète
une «vulnérabilité de bernard-l’hermite
délogé». L’écriture devient
avec elle une cavale sans fin. Ces pages ont d'ores et déjà
trouvé un refuge idéal à l’enseigne des
« Lettres du Cabardès », collection que dirige
Jean-Claude Pirotte au Temps qu’il fait. Or chaque refuge
est une chance, «tant que le changement d’adresse
n’est pas définitif»…
Jean-Baptiste
Monat
(décembre 2004)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.letempsquilfait.com/Pages/Parutions/septembre/ronde.html
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