Jean Orizet
La poussière d’Adam, Le cherche midi
L’entretemps, La table ronde
L’attrapeur de rêves, éditions Mélis

 

 


Jean Orizet
"un des derniers aventuriers"


« Sismographe qui enregistre les vibrations que d’autres ne sentent pas », Jean Orizet, poète, grand prix de l’Académie française, est aussi l’auteur de fictions, de critiques, de chroniques, d’essais sur l’art. Cet écrivain voyageur a vocation d’explorer, outre le monde, ces instants subtils où le réel se conjugue au besoin d’éveiller des présences endormies : l’Entretemps.

Tout a commencé par un grand carnet à la couverture noire imprimée de points blancs serrés comme des gouttes de pluie, un de ces carnets anciens qui vous donnent immédiatement l’envie de devenir écrivain. Enfant, Jean Orizet le consulte chaque jour. C’est son père, ingénieur agronome, vigneron et poète à ses heures, qui au fil des pages a croqué d’un trait fin les insectes qui peuplent le Mâconnais où la famille vient de s’installer. L’éphémère, la grande tortue ou papillon de nuit, le paon du jour, petit papillon aux taches rouges, la sauterelle cymbalière et tant d’autres lépidoptères, l’enfant s’amuse à vérifier dans les vignes qui entourent la propriété, l’exactitude de la représentation paternelle. A sept ans, il n’écrit peut-être pas des romans sur la vie du grand désert, bien que déjà fort lettré (son oncle instituteur lui a appris à écrire, dès l’âge de trois ans) et ne se passionne pas pour les mathématiques, contrairement à sa mère qui les enseigne, mais curieux des sciences et des mots, il a toujours en poche son calepin. Les arbres, les coquillages, la roche de Solutré aux fossiles étonnants, l’armoise, la cerise d’hiver, le manteau de Notre Dame ou l’herbe des vierges, en un mot, les herbes folles, font aussi l’objet de notes.

Difficile après cet apprentissage de trouver une alternative à la vocation de poète, sachant que l’enseignement du grec-latin-philo se donne à Mâcon, au lycée Lamartine (Ô temps suspend ton vol) et que les filiations de hasard sont bien rares. Un compte ouvert chez le libraire du coin lui permet de dévorer sans malaise les recueils de Rimbaud, Verlaine, Nerval, dans un bonheur, incompris suffisamment – à la maison on est plus classique – pour qu’il reste vif car privé. Petits boulots d’été pour l’argent de poche. Les voyages alternent avec les cours, lesquels ne sont pas limités à la sphère nationale. Une bourse d’étude pour les Etats-Unis va lui donner le goût d’aller voir ailleurs.

Retour en France, Sciences Po et à nouveau la Bourgogne. Au lieu de choisir l’administration, le droit ou la politique comme but de parcours professionnel, après une incursion dans l’entreprise, une autre dans le domaine familial, Jean plonge définitivement dans la poésie.
Que le vers soit « classique, alexandrin, décasyllabe, octosyllabe, hexamètre ou libre, la poésie a sa propre dynamique, sa propre expression, sa propre manière d’explorer le monde…Je tiens le poète pour un des derniers aventuriers. »
Ses premiers recueils, Errance – publié en 1962 à la Grisière et récemment republié chez Mélis – puis L’Horloge de vie – publié chez Guy Chambellan – lui apportent des lauriers et le prix Marie Noël. Il rallie donc la capitale, écrit, publie et les cercles littéraires du faubourg Saint Germain l’accueillent volontiers le jeune poète. En 1968, avec les frères Breton, il lance la revue Poésie 1 (le recueil qui met la poésie contemporaine à la portée de tous : le prix d’un ticket de métro) et les éditions Saint-Germain des Prés. Parallèlement, l’amour, et la vie de famille qui s’annonce, l’installent définitivement à Paris.

Vertiges de notre temps

Recueils, essais, critiques, chroniques journalistiques, poétiques, fictions se réalisent au fil du temps et des voyages accomplis dans le cadre de missions pour les Affaires étrangères et l’Alliance française, qui l’emmènent parfois très loin. En Amérique du Sud, il rencontre Borges et Octavio Paz. D’Amérique du nord, d’Asie, d’Afrique, il rapporte des images, des amitiés avec les poètes et intellectuels, Giuillevic, Franck Venaille, Leopold Senghor, René Depestre, Taslima Nasreen. L’Orient lui lègue des émotions ineffaçables, quand il s’arrête, par exemple, sur la bande de Gaza.

Jean Orizet évolue dans la tradition des poètes voyageurs, Cendrars, Segalen, Valéry Larbaud, des romanciers itinérants, Malraux, Paul Morand, et ce, toujours sous les auspices d’Elie Faure, maître à penser, et à regarder. Ce que saisit l’écrivain, seul, dans le silence d’un jardin zen à Kyoto, ou devant les dorures désenchantées d’un palais de Louis II, c’est cette imperceptible virgule du temps, qu’il appelle l’Entretemps. « Synthèse entre diachronie et synchronie… quelque chose comme un instant suspendu de l’éternité, un panthéisme de la chronologie, un moment de grâce quand la durée se stabilise en des lieux où l’âme du monde , cherchant à s’épanouir, apprivoise la présence de la mort avant de la nier. »

Ecriv(a)in

En Europe, et particulièrement dans Marseille et Lille, Jean Orizet devenu critique d’art et gastronome flâne aussi en tant que chantre du vin. A l’héritage de Khayam, à la célébration de l’échanson (et de la chanson, que Jean est loin de dédaigner, il chante volontiers) s’ajouterait l’enseignement paternel ? Pas l’ombre d’un doute. Le poète marcheur pratique volontiers ce sport de l’esprit appelé l’humour : « Mon père a célébré le vin… moi je me suis contenté de vider quelques flacons ! » Rires à part, il signe avec Louis Orizet le recueil Les cent plus beaux textes sur le vin, au Cherche midi, qui vient s’ajouter à plusieurs anthologies de la poésie (d’autres paraissent aussi chez Belfond, Grasset, Larousse.) Il donne aussi à sa maison des récits : La poussière d’Adam. Les voyages, cette fois, il ne les fait pas seul, mais en compagnie de Rimbaud, Verlaine, Rilke, Pessoa, Cioran, Bonnefoy... ensemble, constate-t-il, nous durerons bien plus que notre mort. Il dirige quatre collections de poésie et publie, notamment pour le dixième anniversaire de sa disparition, un recueil de poèmes de Léo Ferré.
Critique, Jean Orizet consacre de nombreux essais à Rilke, à la poésie contemporaine, aux peintres (Schneider) aux humoristes (Pierre Dac) et place est faite dans ses anthologies aux poétesses qui, depuis Marie Noël, le bercent de leurs voix singulières.
Membre de nombreux jurys littéraires, président d’honneur du P. E. N club et de l’Académie Mallarmé, Jean Orizet a reçu pour l’ensemble de son œuvre le grand prix de poésie de française en 1991 et le grand prix des poètes de la Sacem.

On pensera que la vie et l’œuvre de Jean Orizet sont bien remplies mais cet infatigable chasseur de mots écrit aussi des textes qu’il désigne sous le terme « fiction » ou « roman poétique », ainsi L’attrapeur de rêves (Mélis) « Ni les intrigues, ni les dialogues que tiennent les trois personnages, Luciane, François et Ash ne sont prépondérants dans ce texte appelé roman, remarque-t-il. Donner une forme romanesque à une matière narrative qui part à la quête de l’art, depuis le tombeau de Ts’in che houang–ti et son armée d’argile, jusqu’au Ryoan-ji qui mène à la vision intérieure est plus important à mes yeux.»

Le livre, il est temps de lâcher le mot, fait la part belle au rêve d’amour absolu. Luciane, dispensatrice de savoir, de beauté, de passion charnelle et /ou spirituelle, selon que le comparse s’appelle François ou Ash (ces miroirs jumeaux dans lesquels l’auteur se reflète) est fatale et traverse le temps, de demeure en demeure, apparaît, disparaît comme une Yvonne à l’ombre du grand Meaulnes, dans une forêt de Sologne. « Ce que j’ai voulu montrer à travers les deux personnages masculins qui se complètent et se superposent, commente Jean Orizet, c’est la distance par rapport à soi - « je est un autre » toujours – donc un autre est aussi en moi, faisant à travers le texte des choses que je n’aurais peut-être pas le courage de faire, il réalise ce fantasme de perfection, de beauté et d’amour que je porte. »

Et leurs déplacements suscitent encore une fois une réflexion philosophique sur l’art, le beau, la création, l’esthétique.
« Cet attrapeur de rêve est une amulette des indiens navajos, pur objet de l’Entretemps, fétiche, wind catcher, qu’on suspend au-dessus de la tête des enfants pour empêcher les mauvais rêves, et ne laisser passer que les bons. L’errance à travers les différents lieux, moutonnements du temps, inventaire magique, font venir la fiction, comme en rêve.»

« J’ai cherché, moi aussi, en poète, à progresser sur le grand océan de la vérité.»

Mais si les jardins de sable ratissés selon un rituel établi, si les rochers, dont l’un est toujours invisible, sont décrits dans cette réflexion sur l’art et le double, ils ne sont pas tout à fait l’idéal paysager que recherche Jean Orizet quand il regarde la nature qui lui est nécessaire. « Ce qui me plaît dans ma campagne à l’orée de la forêt de Rambouillet, c’est la végétation folle, les mares, les mystères, le désordre plein d’un charme romantique, tout ce qui m’évoque la nature de mon enfance quand les insectes y fourmillaient. »
Et pour peupler le jardin qui entoure la maison, Jean plante des centaines d’ arbres, frênes, chênes, saules, sapins…« La poésie est présente autant dans une branche, une écorce que dans une machine – depuis Cendrars, Apollinaire, ou rené Char, la poésie s’ouvre au monde du travail et de la science – chez nos contemporains elle peut être aussi d’une grande beauté quand elle emprunte les mots et les choses du quotidien.»

Un instant suspendu de l’éternité
« Il est un air pour qui je donnerai tout Rossini, tout Mozart et tout Weber…» Pour Jean Orizet, c’est… Nerval. Encore et toujours. A la fois le poète de la mélancolie, de la forêt, du récit où s’enchâssent à l’infini, les images, les points de vue, comme dans Sylvie, qui a envoûté Proust, poète de l’esthétique et d’un certain désespoir, il l’enchante par ses vers encore classiques à première vue mais au fond changeants et chargés. Musicaux. Impérissables.
Le côté dégradable de l’écrit ne le soucie pas vraiment, Orizet. Quelques fragments de Nerval, Rutebeuf, Villon, Rimbaud et quelques autres résisteront… Le reste ? Un poème n’est rien d’autre qu’un « cri fondamental douloureux, discontinu qui devient langage ». C’est ce qui est essentiel.

Jocelyne Sauvard
(novembre 2007)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie".
www.jocelynesauvard.fr

 

http://www.cherche-midi.com

Poésie 1

Poésie : articles en ligne